Ça fait quelques années qu'on peut observer le phénomène : régulièrement, une certaine catégorie de magazines à prétention branchouille qu'on va qualifier de "féminins pour homme" - ou comment flatter la pouffiasserie hétérosexuelle du mâle néo-moderne en l'encouragent à s'acheter des tonnes de conneries pour qu'il fasse semblant de se sentir bien dans sa peau de loser consumériste - en appelle aux mânes du "vrai homme" et hulule à longueur d'article d'une très rare indigence que c'en est fini de l'homme gentil, normal et bien élevé et qu'il doit retrouver ses racines de Néanderthal pour assumer une masculinitude de bourrin pour faire face à la concurrence féroce de ses congénères, et surtout faire pièce à ces hordes de femelles hystérico-féministes qui ne cherchent qu'à le châtrer symboliquement à longueur d'année, ces satanées garces. Je ne résume même pas grossièrement, c'est la tonalité générale.
Ce ridicule zemmourisme culturel conduit donc de braves garçons qui n'ont jamais fait d'efforts physiques plus violents que taper sur un clavier ou au pire courir après une baballe certains dimanches avec des copains à s'essayer à toutes sortes d'activités à forte valeur ajoutée en testostérone ; la mode du Mixed Martial Arts ne trouvant pas son origine ailleurs puisque quand on a plus de grand projet collectif auquel s'identifier et qu'on ose pas défoncer la tête de son manager, autant cogner sur quelqu'un d'autre et se faire cogner la tronche, ce qui permet en sus d'expier sa culpabilité de ne pas savoir être un homme un vrai : rien de tel que se faire des bleus partout pour améliorer l'image qu'on a de soi-même c'est bien connu...
(Cette mode des sports de combat ultra-violents étant avant tout un symptôme de la fascination pour la barbarie des sociétés occidentales ravagées par la crise, se traduisant par une idéologie du darwinisme social le plus régressif sur le mode "fit to survive". Les Etats-Unis étant bien entendus en pointe dans le phénomène, la militarisation de la société civile se traduisant entre autres par la vogue du Crossfit et le regain de vitalité des survivalistes en tout genre. Ne rigolez pas : c'est déjà en train de traverser l'Atlantique. Quand Sylvain du service clients, votre anodin et transparent collègue de bureau, vous racontera qu'il est tout content de payer des sommes mirobolantes pour qu'un ex-commando marine lui hurle dessus pendant qu'il fait des tractions, vous verrez, ça fait un peu peur).
J'avoue n'avoir pas trop fouillé la question mais il semblerait qu'existe également des associations de bonhommes proposant de véritables "stages de revirilisation", en pleine nature et tout, moitié séances de psychothérapies de groupe, moitié stages de survie, où on réapprend les charmes austères de la vie à l'ancienne en découpant des bûches à la hache...
Passons sur le fait que plus personne ne découpe des bûches à la hache, et surtout pas ceux dont c'est le métier, vu qu'une tronçonneuse c'est moins chiant pour ça : on aura compris que l'essentiel c'est se sentir "à nouveau homme" et que pour ça il faut faire les choses "à l'ancienne". Y compris les trucs parfaitement tombés en désuétude pour cause de progrès technique et d'évolution des moeurs mais on aura compris que ce qui compte c'est le symbole : c'était mieux "avant". Avant quoi ? En gros, le féminisme. Quand les hommes étaient des hommes avec des bollocks comme des melons d'eau - ou en tout cas avaient cette image -, quand ils ne cédaient pas aux caprices de ses femelles insupportablement émancipées et qu'elles savaient que leur place naturelle était à la cuisine et au milieu des couches.
En fait, l'homme est un tout petit peu paumé, disons le net, et il ne sait plus trop où il habite, là. Cette quête de virilitude le conduit donc à régulièrement se ridiculiser par des poses et attitudes refusant ce qui est trop connoté "gonzesses", cf. les mastards de mon club d'haltérophilie qui ne font pas d'étirements parce que c'est moins masculin que squatter 200 kg sous barre (miam les toxines qui s'accumulent dans les muscles et les préparent à la blessure puisque pas évacuées !), ou ce blaireau d'un blog réac qui disait refuser d'apprendre à danser la salsa parce qu'il était trop mâle pour virevolter comme une tapette, dixit. Représentons nous le tableau pour ricaner : lui, hiératique au bar et tout fier de sa masculinité old-fashioned, pendant qu'un autre moins complexé et surtout moins con fait transpirer les meufs sur le dancefloor. D'après vous, lequel va se consoler devant Redtube en rentrant ? Mh ? Bon. Ensuite, sur ledit blog réac, ils se tripotent la nouille devant des photos de substituts péniens en calibre 12, et cette fascination pour les armes, on dira ce qu'on voudra, mais c'est quand même très très gay.
Bref.
Le pire étant les coachs en séduction et il faut absolument que je fouille ce domaine plus avant tant ça a l'air d'être une mine d'inépuisables et enchanteresses conneries. Surfer ainsi sur la misère affectivo-sexuelle est déjà assez dégueulasse en soi, puisque les "séminaires de séduction" sont proposés à des prix de princes Arabes et tout ça pour ne pas bafouiller devant une femme. Ce qui est déjà la grosse lose, on l'admettra. Mais le pire c'est les options "style de vie" puisqu'un "séminaire" proposé par un de ses sites s'appelle, tenez vous bien moi j'ai failli en recracher mon café partout :
"Devenir intéressant".
Oui.
Des gens vous proposent de les payer pour qu'ils vous apprennent à devenir intéressant...
De les payer cher, en plus : de 400 à 1200 € le "séminaire". Ouais. Moi aussi je me dis que j'ai raté ma vocation.
Mais je suis de gauche et je n'aime pas exploiter mes contemporains ; c'est pour ça que moi, CSP, expert en Marketing Lifestyle Bullshit Branding Communication Head Like A Hole, je vais vous donner, gratuitement, le THE conseil de la mort qui tue pour "devenir intéressant". Attention, ça va aller très vite :
GET A FUCKING LIFE !
Rencontrez des gens. Lisez des livres. Élargissez vos horizons. Faites des choses qui vous plaisent. Ayez des expériences de vie qui vont structurer votre personnalité. Pas des sorties "saut à l’élastique" de votre entreprise, des vraies expériences. Battez vous pour quelque chose, tiens, c'est ce qui forme le plus. Ou contre quelque chose aussi, bref, luttez pour un truc qui vous tient à coeur, ça vous fera rencontrer des gens qui ont les mêmes visées que vous, vous aurez des potes et des choses à raconter. Et qui sait, vous trouverez peut-être même l'âme soeur dans le lot, tiens.
Mais PAYER pour "DEVENIR INTÉRESSANT" ???
Non mais on va où, là ?
Ben on va dans une société néolibérale où tout est marchandise et rapport d'argent, voilà où on va et d'ailleurs : où on est.
Et c'est avant tout pour ça que nos pauvres bonhommes se sentent dépossédés de leurs petites vies et de leur si chère masculinité : en marxiste, ça s'appelle l'aliénation. Seulement ça c'est de la politique et ça fait bobo à la tête.
Ce n'est pas le féminisme qui les met sans dessous dessus : c'est leur incapacité à y répondre. Cette sidération des hommes devant des revendications on ne peut plus légitimes qui leur font penser que si ils les acceptent, ils seront dépossédés du peu qu'il leur reste dans la société qui les brise à force de travail mal payé et de consumérisme régressif : leur précieuse paire de couilles. Rejet du féminisme qui illustre toute la problématique de la terreur de l'Autre au sens large dans les sociétés occidentales frappées de rigueur et d'angoisse de l'avenir ; féminisme et antiracisme sont les deux formes de lutte émancipatrices qui reculent le plus en ce moment, et ce n'est pas leur récupération social-démocrate qui va les revivifier : le féminisme et l'antiracisme "socialistes" sont des versions édulcorées et moralisantes qui les vide complètement de leur contenu hautement politique.
Nul doute que mes chères lectrices et chers lecteurs sont un peu plus évolués que ça, la preuve étant que vous êtes en train de lire CSP. Lequel vous souhaite une bonne année 2012, à vous et aux personnes que vous aimez.
(Ce billet est spécial dékassdi à Pupuce qui affronte tous les jours la foire aux bestiaux que sont ces pauvres hommes qui ne savent plus qui ils sont, les piteux lapins. You know what I'm talking about ;-)).












