On se tromperait lourdement en ne voyant dans Atlantico.fr qu'un énième nouveau site de droite ou la danseuse d'une poignée de patrons capricieux qui auraient eu le désir d'avoir un joujou informatif rien qu'à eux, comme l'est devenu le Figaro depuis qu'il a été repris par Dassault. Rien de tout ça, et c'est bel et bien ce qui frappe dès qu'on parcourt l'objet : Atlantico est bien plus que cela.
C'est une machine de guerre.
De guerre de classe au sens de la célèbre sortie de Warren Buffet quand il disait : "La guerre des classes existe, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la remporter". Atlantico, c'est la machine de guerre idéologique de la bourgeoisie capitaliste pour s'implanter sur le Web et faire du combat culturel en comblant le vide politique de la droite sur Internet.
De ce point de vue, il n'est pas anodin que le site ne se revendique pas "ouvertement" de droite - cf. la présentation d'un de ses fondateurs :
"Destiné au grand public, Atlantico.fr a l’ambition de proposer un modèle éditorial différent. Sa vocation première est d’être une plateforme d’aiguillage vers une information fiable et adaptée aux nouveaux modes de consommation de l’information sur Internet. Mais si Atlantico est un outil, c’est aussi un site construit sur une véritable ambition éditoriale et journalistique. Un journalisme qui pour être moins présent sur « le terrain » ne renonce en rien à des exigences de qualité, de curiosité et de réactivité. La sélection de sources pertinentes, le décryptage de l’actualité, le choix d’ouvrir la ligne éditoriale à 300 contributeurs ainsi qu’à de nombreux éditorialistes permettent d’offrir aux lecteurs une autre vision de l’actualité"
Entre les lignes, le propos est limpide : fabriquer de l'information de droite. Et dans cette optique, rien d'étonnant qu'il assume d'emblée d'être "moins présent sur le terrain"...parce que le terrain, il n'en auront nul besoin. On ne sera pas avec Atlantico dans de l'investigation ou de recoupement de faits et de témoignages, l'ambition y est beaucoup plus vaste que ce genre de trivialités : il s'agira de commenter la réalité dans le but explicite de la reconstruire dans une direction donnée. Rien moins. La lecture d'une poignée des articles déjà présents ne fait que confirmer cela : on y présente pas des "faits" mais des points de vue sur des faits ; et des points de vue qui malgré la superficielle disparité des contributeurs - Hugues Serraf, sans doute lassé d'être systématiquement ridiculisé sur Rue89, y trouve consolation pour son incessante quête de reconnaissance ; incapable de la trouver à gauche, et pour cause, il a fini par assumer ses vrais opinions et on est très content pour lui - y sont et n'en doutons pas y seront d'une rare cohérence idéologique.
Car la "ligne" d'Atlantico est déjà éminemment prévisible puisque consistera à affirmer mordicus un seul crédo : les riches ont raison. D'être riches, d'abord, puisqu'il méritent quasi-naturellement de l'être, et ont donc d'autant plus raison d'affirmer leurs revendications de riches.
C'est tout ?
C'est amplement suffisant et sur ce canevas de base seront brodées toutes les nuances et toutes variations sur le même thème. Et au moins, ici, on ne chichitera pas comme dans le bistrot Causeur sur une soi-disant prévalence du "culturel" sur l'économique : les gens qui ont conçu cet outil au service de la domination savent très bien ce qu'il en est réellement et que la "culture" c'est bien gentil mais que le gros pognon, c'est mieux.
D'où la sincérité, en apparence paradoxale mais en apparence seulement, des commanditaires du char d'assaut : quand ils affirment qu'il ne sont liés à aucun parti politique en particulier - des sarkozystes ont lourdement mis la main à la poche, certes, mais on va voir que le "sarkozysme" de ces gens c'est comme le choix d'un pantalon : ça dépend de la mode - et qu'Atlantico ne soutiendra personne en 2012...ils le pensent. Assurément.
Leur crédo étant de défendre l'idéologie des Talibans du Libre Marché, au final, peu leur importe qui l'appliquera. Les préférences individuelles de tel ou tel contributeur importent dès lors fort peu : on ne soutient pas "un" homme - ou une femme - en particulier, on soutient des idées dont on espère qu'elles s'incarneront au mieux dans une forme. De droite de préférence, sans doute. Mais sinon, on saura passer sur ce genre de détail...
De fait, dès qu'un parti politique essaie de défendre des idées et quel qu'en soit le bord, le constat d'échec est d'autant plus patent qu'il est foudroyant : de toutes les initiatives désastreuses de ces trois dernières années, combien ont survécues ? Aucune. D'où l'originalité d'Atlantico qui défend une politique et entend bien devenir un acteur politique - y compris dans la prochaine présidentielle dont un des enjeux, non le plus important mais non le moindre, sera ce qui se passera sur la Toile - sans revendique telle ou telle allégeance trop spécifique. Sur Internet, on est dans le virtuel et on défend du symbolique. L'incarnation concrète et agissante de ce symbolique, c'est ailleurs que ça se passe. Mais on aurait tort, vraiment tort, de sous-estimer cette dimension de l'impalpable au nom d'une soi-disant supériorité du "terrain", la déclaration d'intention de Jean-Sébastien Ferjou attestant qu'on peut-très bien faire de la politique en s'en passant complètement...
Ce n'est pas que le "terrain" ne compte plus ou n'existe plus ; c'est là que se remportent les victoires politiques, en définitive.
C'est qu'à ce "terrain" du palpable, du concret, du tâtage de culs de vaches et du collage d'affiches à 1 heure du matin, s'est rajouté un nouveau "terrain", virtuel, symbolique, figuratif, mais nullement moins acteur politique à part entière.
D'emblée, dès le premier jour de lancement, Atlantico sera une expérience à suivre de près, puisque beaucoup de ce qui sera - ce qui est déjà ? - la politique va sans doute s'y jouer.
En attendant que la gauche - la vraie, pas les clowns socialistes - se décide en tout cas à au moins ne serait-ce que réfléchir à tout ça. Ce qui serait déjà un premier pas.