Ce n'est pas Facebook ou Twitter qui font tomber les dictateurs, ce sont les GENS.
Les gens qui descendent dans la rue en masse et qui n'ont pas peur, qui n'ont plus peur d'affronter le pouvoir pour lui dire "casse toi !". Qui trouvent ce courage de sortir de la peur pour oser réclamer ce qui devrait leur être naturellement dû. Qui décident que la botte qui leur écrase le visage depuis des décennies n'a plus à être leur routine de résignation et d'angoisse et que c'en est assez.
Et Facebook et Twitter et tous les réseaux sociaux n'ont rien à voir là dedans.
Ça parait tellement simple, tellement évident et allant de soi, et c'est pourtant quelque chose qu'il faut encore rappeler à l'occasion des superbes manifestations de Tunisie et d'Egypte, quand des commentateurs à lunettes rectangulaires expliquent qu'il s'agit là de la première "Facebook révolution" ou "l'insurrection par Twitter" et la preuve qu'Internet joue un rôle complètement central là dedans c'est que le gouvernement égyptien à coupé le réseau national. Sauf que ce n'est la preuve de rien à ce niveau là et personne n'a attendu l'informatique et la fibre optique pour se révolter contre l'arbitraire. C'est une suspension des moyens de communication comme à chaque fois qu'un pouvoir est fragilisé par la rue et avant on coupait le téléphone ; prétendre que ce qui se passe dans ces pays s'est déclenché grâce aux réseaux sociaux ne relève pas simplement d'une myopie geekesque fascinée par le virtuel au point d'oublier que derrière l'ordinateur il y a toujours un être humain ; c'est aussi indirectement une façon, sans doute inconsciente par ailleurs, de voler leur courage et leur détermination à des peuples.
Le peuple ne peut rien, le peuple est con, le peuple est soumis et il aime ça ; heureusement Alleluihia ! ils ont des modems 56k et en vérité je vous le dis, plus ils publient des photos de chatons, plus ils sont en ébullition...
Non mais qu'est-ce que c'est que ces conneries ?
Une insurrection qui viendrait du ciel des idées comme par magie par la grâce du village global et qui emporterait les corps dans un tourbillon au point de les faire renverser des gouvernements ? Encore le fantasme d'un Internet à ce point tout-puissant qu'à entendre certains il est devenu un substitut de Dieu Le Père régnant sur nos misérables vies, pouvant tout et décidant de tout...c'est à quasi se demander comment ont fait les autres, avant, pour se rebeller. Sauf que de fait, ils l'ont fait. Et même parfois très efficacement, on a fête récemment l'anniversaire du raccourcissement d'un roi - très bonne chose au demeurant mais c'est un autre débat -, partant parler de révolte par les réseaux sociaux est une fumisterie. Internet ne crée rien. Ça facilite, ça fluidifie, ça informe, ça explique, ça révèle et ça peut même donner envie ; mais et particulièrement en politique, ça crée que dalle.
L'équipe de campagne d'Obama en 2008 l'avait parfaitement compris, elle qui a su utiliser avec ce qu'il faut reconnaître être une prescience assez géniale toute la palette de nuances d'Internet pour mobiliser au profit de leur candidat. Mais que n'a t-on dit de sottises sur cette utilisation, allant jusqu'à prétendre qu'Obama avait été élu grâce à Internet, le premier Président des réseaux sociaux et autres fariboles ; une lecture un peu précise de ce qui s'est passé en réalité montre que si Internet a été exploité à fond dans cette campagne, celle-ci et dès le départ a reposé sur le seul facteur réellement important en politique : les gens. Les gens qui se sont mobilisés, ont distribués des tracts, ont fait du porte-à-porte, à savoir l'activité de militantisme de terrain la plus rude et la plus ingrate qui soit et qui nécessite une putain de gniaque et une volonté en tungstène pour continuer après la 9000ème porte qu'on vous claque au nez ; et ont-ils puisé cette volonté dans Internet ? Internet Le Démiurge Omniscient leur a t-il donné la Foi par imposition du clavier ? Non. Ils ont trouvé cette volonté en eux, "bêtement" en somme, le truc pas 2.0 du tout, et pas parce qu'Internet leur a donné envie de le faire, mais que d'autres gens utilisant Internet leur ont donné envie de le faire : nuance. Énorme nuance...
C'est pour ça que ça foire systématiquement, les tentatives de politique 2.0 de l'UMP ou du P"S" : ils ont lu le rapport de Terra Nova et se sont dit ; oh purée on va faire comme lui ! Et de lancer avec fracas et fanfare des machins dispendieux - et moches, accessoirement - pour tenter désespérément d'être "modernes", mais en oubliant systématiquement la petite nuance explicitée plus haut : la politique, ça ne marche qu'avec des êtres de chair et de sang mû par des désirs et de la raison, et la tentation de virtualiser la politique n'aboutit qu'à des échecs. On peut d'ailleurs en retirer une certains satisfaction morale, et ce d'autant plus que ça ridiculise tous les couillons "experts" es Ouèb et autre parasites "consultants" qui passent leur vie sur Twitter en pensant que ça "change" quelque chose.
Cette volonté de faire des peuples des variables d'ajustement dans un processus les dépassant évidemment complètement n'est pas autre chose qu'une énième forme de mépris de classe de la part de gens qui ont une trouille noire de cette populace rétive : autrefois, c'était un Gustave Le Bon qui sentençait que la foule est hystérique et qu'il faut donc se méfier d'elle ; nos Le Bon 2.0 affirment que sans Internet Tout Puissant, ils seraient resté sagement chez eux, parce que prendre son destin social et politique en main sans que quoi que ce soit intervienne d'autre que la légitimité morale d'une révolte exaspérée par des années de souffrance ? Brr, non, ça, c'est vraiment trop flippant.
Sauf qu'on se rassure comme on peut, et l'exemple concret de hier, d'aujourd'hui et assurément de demain encore, prouve que tous les gourous qui veulent penser à la place des gens sont systématiquement démentis par l'obstination du réel.



