jeudi 22 septembre 2011

Hystérie de l'impuissance

Troy Davis a donc été exécuté cette nuit et il est bien évident qu'on ne peut que ressentir de la compassion pour celui qui semblait incarner l'injustice faite homme ; qu'à cette occasion, beaucoup de personnes aient découvert tout ce qu'à d'effrayant et de morbide la peine de mort fait un peu tiquer, et on peut aussi se demander si les mêmes qui n’encensaient pas Obama lors de son élection ne vont pas tout soudain se mettre à l'agonir en voyant que finalement il se comporte comme un président américain "normal". Comme en plus sa réélection est en balance et risque bien de ne pas être évidente, il n'allait tout de même pas se mettre à dos son électorat pro-peine de mort, de la même façon qu'il a trop besoin des voix communautaristes pour approuver la reconnaissance de la Palestine à l'ONU. Bref, tout ça pour dire que oui, c'est très triste surtout si Troy Davis était innocent, mais en l’occurrence on peut se poser une question : pourquoi lui ? Pourquoi cette mobilisation autour de cette personne là, quand des milliers de condamnés attendent dans les couloirs de la mort US sans compter tous les autres de part le monde ?

Il n'est pas la première personne à avoir ému par son sort et on se souvient de Sakineh en Iran - que devient-elle au fait ? - qui avait eu la chance de voir son sort sinon amendé du moins allégé par la mobilisation internationale autour d'elle. Mobilisation pour certains pas complètement dénuée d'arrière-pensées puisque ça permettait d'en remettre une couche sur l'Iran comme méchant de service mais au moins elle n'a pas été exécutée.
Rien d'aussi fort cependant et surtout d'aussi impliquant émotionnellement qu'avec Troy Davis où on avait un peu le sentiment, très gênant, qu'on ne pouvait guère faire autre chose que s'indigner pour lui sans se poser quelques questions : c'est bien l'émotionnel qui l'a emporté dans les réactions autour de ce cas, et je ne doute pas que certains liront ces lignes en étant outrés qu'on puisse manifester tant de froideur vis à vis d'un homme mort. Mais à ce moment, il faudrait encore expliquer la différence entre sensibilité et sensiblerie et très franchement : ça me fatigue d'avance.

Il y a bel et bien comportement de meute à un moment ; et ce n'est pas tellement la question de la peine de mort qui a remué les esprits, du moins pour la plupart - si Troy Davis avait été avéré coupable, on l'aurait laissé se faire piquer comme un chien sans sourciller - qu'une vague émotionnelle qui a paralysé tout esprit critique voire pis : interdit qu'on fasse acte de réflexion sous peine de se faire traiter d'inhumain salopard. N'empêche que quand on voit des personnes se réjouir à corps et à cris de la mort de Ben Laden pour ensuite hurler à l'injustice devant une exécution, on peut se demander ou est le minimum de cohérence là dedans, et la réponse vient vite : de cohérence, point.  Rien qu'une hystérie contextuelle, ayant comme fondement une très possible injustice, certes, mais qui ne sera qu'un feu de paille. Troy Davis, paix à son âme, sera oublié dans moins de 48 heures par les plus délirants de ses défenseurs à distance.

On me dira : rien de nouveau sous le soleil de l'être humain, ce dernier ne s'étant jamais vraiment distingué par son souci de cohérence comme le prouve les 10 000 dernières années de son histoire. Ce n'est pas parce que Twitter existe que ça va rendre tout le monde intelligent, non plus. On se met à lyncher quelqu'un à un moment, puis on exige la grâce d'un autre et le tout en suivant un mouvement de masse et sans trop savoir pourquoi, same old story et la Terre continue de tourner. Soit. Et ces mouvement passionnels n'ont rien à faire avec le degré de culture ou les diplômes, contrairement à ce que pensent ceux qui aimeraient se consoler en se disant que la culture "élève" : dans ces moments, elle "élève" que dalle si elle n'est pas fermement ancrée à une exigence critique, celle-ci étant il est vrai parfaitement incompatible avec une société dépolitisée et acculturée qui ne tourne plus qu'à l'émotion immédiate et ponctuelle.

Au passage, puisqu'on parle ici de complète incohérence, on pourra trouver cynique de voir un juriste blogueur très connu, à la fois anti-peine de mort et néolibéral proclamé, qui ne voit absolument aucune contradiction à farouchement militer contre la peine capitale tout en chantant les louanges d'un système politico-économique qui fabrique des pauvres remplissant les prisons et détruit plus de vies que toutes les sentences de peines de morts de la planète. Quand le gouvernement grec annonce un nouveau tour de vis dans les "réformes", cela aura aussi des conséquences humaines tragiques, misère, dépressions et suicides : est-ce moins injuste et atroce que l'exécution d'un possible innocent ? Mais on sait que la sensibilité bourgeoise a ses limites : s'occuper des victimes du système qu'on défend, admettons ; le remettre en question, faut pas déconner : les traites de la villa du Lubéron ne vont pas se payer toutes seules, non plus.

Il n y a pas, ceci dit, que l'émotionnel qui est intervenu ici. Puisque si on regarde tout ça dans le contexte actuel, cette ferveur autour de Troy Davis peut aussi s'expliquer par la volonté de faire quelque chose, y compris n'importe quoi et n'importe comment... Les affaires s'accumulent, la gauche est inexistante, le spectre de la rigueur frappe à la porte et les nuages noirs s'accumulent dans un horizon proche, bien trop proche. Quand Marine Le Pen visite Rungis, l'accueil des prolos y est plus que chaleureux, presque reconnaissant : le fascisme - puisque c'est bel et bien ce que Marine Le Pen représente, histoire de le rappeler aux sots - devient le dernier espoir de pans entiers de populations déboussolées, exténuées, et confrontées à la rage de leur propre impuissance devant la dépossession de leur propre vie. Et dans ces moment là, quand on en peut plus de ne plus savoir quoi faire, on est prêt à faire n'importe quoi pour avoir ne serait-ce que le sentiment d'agir. Pour quelque chose.

Don't get me wrong : je sais bien que voter Le Pen et s'émouvoir pour Troy Davis ne sont pas les mêmes choses, merci. Il y aura bien quelques imbéciles pour brailler que CSP les met sur le même plan mais j'espère bien de mon lectorat qu'il ne s'abaissera pas au niveau du premier Hugues Serraf venu. Ça procède pourtant bel et bien dans les deux cas de cette hystérie de l'impuissance qui est en train de devenir le sentiment collectif majeur du monde occidental : cette violence d'un écoeurement ressenti devant un monde qui nous dépasse, sur lequel on a le sentiment de ne plus pouvoir intervenir même au niveau de sa propre vie, et qui pousse à vouloir agir, faire quelque chose, n'importe quoi n'importe comment, pour avoir le sentiment de se réapproprier quelque chose, pour avoir le sentiment d'agir et même carrément : d'exister...

Et nous allons beaucoup voir les conséquences de ces hystéries de l'impuissance, dans les temps qui viennent. Beaucoup. Et autrement spectaculaires...






23 commentaires:

Gerard Leblond a dit…

magistral CSP. "Froid, dur, sans-coeur" et pourtant si juste. et en effet ça rassure pas sur la suite, notamment vu la gueule qu'est en train de tirer l'euro.

comité-de-salut-public a dit…

De fait, m'obstinant toujours à être communiste et donc effrayant de froideur émotionnelle et sans aucune compassion, je me doute bien que ça va encore faire chialer les émotifs permanents.
C'est un peu - très - lassant, cet oubli de la dialectique, tout de même...
Non ?

grisnoir a dit…

C'est un peu - très - lassant, cet oubli de la dialectique, tout de même...
Non ?


Dialquoi ? Tant que je peux raconter n'importe quoi et cracher sur la gauche moi tu sais..

Math a dit…

"hystérie de l'impuissance"... c'est de toi? une formule bien trouvée en tout cas pour mettre un mot sur ce malaise qui s'emparait de moi en voyant tout un tas de gens pleurer la mort d'un type dont ils ignoraient jusqu'à l'existence 48h auparavant, et s'acharner à pétitionner pour lui faire "gagner" quelques heures, quelques jours... après 22 ans à attendre ce moment.

Hystérie de l'impuissance, ces cris d'indignation, ces marches chargées d'émotion à fleur de peau de 12 "indignés", ces pleurs devant les déportations d'étrangers...

Tous ces gens qui vont pleurer avec des affiches "rendez-nous la maîtresse de notre village", mais qui revoteront pour la droite aux prochaines élections. Et qui, par ailleurs, pensent que tous les profs sont des privilégiés fainéants.

Toutes ces émotions surjouées, affirmées parce qu'elles "touchent" l'humain... contrairement aux mesures mortifères imposées par un talon de fer avec des éperons appuyé sur la gueule à la Grèce.

Un peu de politique - je veux dire de dialectique, accompagnée d'un bras vengeur si besoin - ne ferait pas de mal, décidément, de nos jours...

so bored with the USA a dit…

des milliers de condamnés attendent dans les couloirs de la mort US

des milliers, tant que ça ?
ça semble beaucoup quand même.

Anonyme a dit…

http://www.lepoint.fr/monde/peine-de-mort-aux-etats-unis-le-message-de-troy-davis-22-09-2011-1376201_24.php

comité-de-salut-public a dit…

"Hystérie de l'impuissance" c'est de moi, oui.

"Un peu de politique - je veux dire de dialectique, accompagnée d'un bras vengeur si besoin - ne ferait pas de mal, décidément, de nos jours..."

Je ne pense pas autrement.

Gerard Leblond a dit…

Tiens en prolongement. Le même jour, un autre condamné à mort. Moins connu. Plus "méritant" puisque membre du KKK, coupable d'un meurtre raciste.
Et pourtant fallait-il le tuer celui-là ?

http://www.leparisien.fr/international/texas-un-membre-du-ku-klux-klan-execute-pour-le-meurtre-d-un-noir-22-09-2011-1620069.php

Olivier a dit…

D'ailleurs, hier un autre condamné a été exécuté aux Etats Unis. Laurence Brewer, salopard de première, membre du klu klux klan qui a torturé de manière inconcevable et tué un handicapé noir. Pour le plaisir, et qui a admis à son procès qu'il recommencerait.

Bizarrement, aucun membre Facebook n'avait sa tête en avatar hier !

Il semble que l'indignation contre la peine de mort soit à géométrie variable et dépende grandement du profil du condamné !

FACETIEUX a dit…

Intéressant mais désaccord sur un point, toujours le même (mais s'il est accessoire dans le présent post): le vote FN des "prolos"...
Ton point de vue : "la crise, la panique, les prolos, abandonnés par la gauche, votent FN".
Le mien : "Il y a toujours eu des prolos de droite (environ moins d'1/3 des ouvriers par ex) et ceux qui votent FN aujourd'hui sont ceux qui se radicalisent en raison du discours ambiant martelé sans cesse. Nul besoin d'une quelconque "panique"...(l'article lié parle d'ailleurs des "déçus du sarkozisme"....")
Au moins se rejoint-on sur un constat : pour maint raisons, la gauche inaudible, ou presque, n'est pas à la hauteur.

Anonyme a dit…

https://www.youtube.com/watch?v=B2kvtRprvkk

Voila CSP, alors tu va détester mais c'est pour ton bien.

Écoutes bien les paroles et le gros son te bercera.

Tu le lâchera même dans le prochain billet, juste après, en conseillant de l'écouter, aussi.

EXCELLENT.

wuwei a dit…

@ So bored with the USA:

À la fin de l’année 2010, plus de 3200 prisonniers se trouvaient sous le coup d'une peine capitale aux États-Unis.

Mais c'est une dé-mo-cra-tie ! qui plus est li-bé-ra-le !

act a dit…

"Un peu de politique - je veux dire de dialectique, accompagnée d'un bras vengeur si besoin - ne ferait pas de mal, décidément, de nos jours..."

S'il s'agit d’une autre "avant garde auto-proclamée" du prolétariat cela ne fera que du tort, particulièrement maintenant.
Pour qu'il s'agisse d'autre chose cela nécessitera beaucoup -mais alors beaucoup- de politique et de dialectique préalables. Rencontrer (IRL), (s')éduquer, structurer et mobiliser.
Vu le retard accumulé il y a de quoi s’inquiéter en effet et de commencer par éteindre les écrans?

Anonyme a dit…

L'atmosphère actuel transpire a travers ce morceau.

Anonyme a dit…

Des paroles qui frappent et un son qui tape.

Anonyme a dit…

Melenchon explose les scores d'audiance, est populaire, crédible, sincère, etc et ce n'est pas le NPA qu'il a derrière lui, donc tout va bien.

Bob le Noyau a dit…

"As of 2008, there were 3263 prisoners awaiting execution in the United States" (wikipedia)

grisnoir a dit…

la différence entre peine de mort et "crimes " du libéralisme, c'est que dans le premier cas on l'applique au nom du peuple, donc en mon nom, et sans me demander mon avis: je suis absolument contre.
plutôt Kant que Hegel.
(exigez grisnoir, l'unique et ses propriétés, méfiez-vous des imitations).

Yohann a dit…

@Olivier et autres
C'est vrai ça, bizarre comme les gens ont plus tendance à s'indigner pour un condamné à mort dont la plupart des preuves avancées contre lui au moment de sa condamnation sont avérées fausses, que pour un meurtrier avéré et fier de l'être? On conviendra que le 1er cas est largement plus convaincant comme argument contre la peine de mort, et le fait qu'il soit noir n'aurait rien à y voir, si ce n'était que c'est sans doute le principal motif de sa condamnation (selon que vous serez blanc ou noir, les jugements de cour...)

Comment dire, si j'étais membre du KKK comme le monsieur cité plus haut, ou juste sympathisant FN ou assimilé cherchant des arguments pour défendre mes "idées" sur un blog, je chercherai un moyen plus efficace de prouver l'utilité de la peine de mort, que les actions d'un si triste clown.

Kimaali a dit…

Excellent article.

Arkly a dit…

"hystérie de l'impuissance"... Sympa comme formule. Tu m'autorise à te la piquer ou tu l'a copyright ?

Anonyme a dit…

Mr est de gauche, il fait donc dans le copyleft, vas y, sers toi.

Goetz a dit…

"il n'allait tout de même pas se mettre à dos son électorat pro-peine de mort"

c'est surtout qu'il n'a absolument pas le pouvoir d'abolir la peine de mort sur tout les états américains, cela relève exclusivement de ces derniers.
il n'a même pas le droit de grâce pour ce genre de peine prononcées par le tribunal d'un état , il l'a uniquement pour les crimes fédéraux. Il aurait fallu que ce soit une cour fédérale qui aient condamné Davis pour qu'Obama puisse le gracier (et au niveau de l'état,y'a que le gouverneur ou un comité dit des grâces qui peuvent)
faut étudier un peu le système US quand même, et prendre en compte que féderalisme n'est pas un vain mot chez eux