Accompagnant un ami dans un de ces magasins de téléphonie mobile qui ont poussé comme champignons dans les centre ville, je profitai que celui-ci était en train de négocier un smart-phone pour jeter un oeil aux bidules en plastique dont à présent plus personne n'oserait émettre l'idée de se passer. Et moi non plus d'ailleurs, ayant toujours été fermement convaincu qu'il fallait suivre son époque, y compris dans ses aspects les moins ragoûtants. Qu'on soit d'accord avec elle étant un tout autre débat qu'on pourra éventuellement aborder ultérieurement.
Je tombai sur le fameux Blackberry Torch, Le Smart-Phone Des Gens Sérieux, ici vendu déraisonnablement cher, et le prenais en main pour voir la chose de plus près.
Immédiatement, le poids, très lourd pour un téléphone même high-tech, me surprit. Au point que l'objet, transporté au quotidien, doit en devenir encombrant, voire à terme vous déformer les poches...
Et c'est là que mon esprit fureteur et tourmenté, sans cesse cherchant à comprendre les choses derrière les choses et ne sachant point se contenter de leur apparence, se posa une question absolument fondamentale : pourquoi ce bête téléphone est il si pesant, sacredieu ? À notre époque où tout est de plus en plus léger et petit et ergonomique et "désigné" de partout, quel vice subtil a donc poussé les constructeurs du bidule à pondre un truc qui vous entraînera à coup sûr au fond d'un canal si vous tombez malencontreusement dedans ?...
Je m'avisai tout soudain que cette question n'avait pas d'objet en soi ; puisque précisément c'était fait exprès.
Ce téléphone était lourd et encombrant pour, précisément, ne pas faire oublier sa présence.
Pour, précisément, que son heureux (?) détenteur en sente le poids et la densité.
Pour, précisément, qu'il se sente lourd et dense lui aussi...
Puisque désormais nous sommes devenus nos objets et que nos identités se confondent avec eux, posséder quelque chose de non-pratique comme ce téléphone, objet particulier entre tous qui permet de communiquer avec le monde et interface entre l'idée qu'on se fait de soi et l'idée qu'on a envie que les autres aient de nous, devient donc la distinction nécessaire, voire indispensable, de celui ou celle qui n'en est même plus à l'envie de frime bête et méchante et qui a franchi l'étape au dessus : mon téléphone est lourd et encombrant parce que je suis quelqu'un de dense qu'on ne peut pas ignorer...
C'est ce simple détail, non-logique en soi - qui aurait, rationnellement, envie de se trimbaler un lingot de plomb dans les fouilles ? - qui joue avec une subtilité certaine sur les failles narcissiques de nos contemporains pour combler une partie de ce manque-à-être qui est l'inévitable prix du malaise à payer quand on vit dans une société d'économie de marché : celle-ci ne pouvant être, c'est sa logique même, que vide et abrutissante, il faut donc, toujours logiquement, fabriquer et vendre les objets et les services qui combleront les manques induits. Quelque part, c'est prodigieux. Et ça marche le mieux du monde, il va sans dire.
Aucun objet n'est anodin et dès qu'on scrute, ne serait-ce qu'un tout petit peu, ce qu'il recèle de signification, il se déploie dans des significations cachées qui en disent fort long sur notre époque.
Ainsi, cette conversation que j'ai eu il y a un ou deux ans de cela quand je consultai un médecin spécialiste pour un souci d'alors ; pendant qu'il me faisait une ordonnance, j'avisai qu'il portait une montre qui projetait des éclats de soleil pendant qu'il écrivait ; et vu le bonhomme en question - toubib archi reconnu dans sa spécialité et expert auprès des tribunaux, une brouette pour trimbaler ses diplômes etc. - je ne doutai pas une seule seconde que sa montre fût en or.
Je lui posai donc la question :
"Dites-moi, ça vous sert à quoi d'avoir cette montre ?"
Il avait déjà compris le sens de la question mais me demanda néanmoins avec un demi-sourire : "Pourquoi vous me demandez ça ?"
"Et bien, à quoi vous sert d'avoir ce genre de montre particulière, qui coûte 3 mois de salaire d'un prof, minimum, alors que si c'est pour savoir l'heure qu'il est vous avez d'autres moyens de le faire. Ça m'intrigue, voyez-vous".
Il considéra sa Breitling - je crois que c'était une Breitling, ce genre là - avec une pointe d'amusement, se renversa dans son fauteuil et me sortit cette phrase assez sublime quelque part :
"Porter cette montre, ça veut dire que je fait partie de ces personnes qui font attendre les autres".
J'avais éclaté de rire avec lui.
Je vous laisse méditer sur cette phrase "riche" de sens.^^

11 commentaires:
Et voilà ce qui arrive quand l'on ne voit plus un objet pour ce qu'il est mais pour ce qu'il représente.
Et qu'on ne prend plus de décisions en relation avec les propriétés réelles de l'objet mais seulement en fonction des qualités attribuées à la symbolique de cet objet.
Marqueurs identitaires, marqueurs sociaux, indicateurs de richesses, d'intelligence... tout est bon pour flatter l'ego. Ensuite, on peut demander n'importe quoi.
C'est en partie comme ça qu'Apple est devenue une entreprise si puissante, pour ne citer qu'elle. Parce qu'il y a une horde de fanboys prêts à se damner pour des produits plutôt moyens, mais avec une plus-value sociale immense.
Prends le côté "pouvoir" en plus, et le compte est bon.
C'est ce qu'ils t'on dit?
Parce que je parierais plutot sur l'aspect technique.
Leur nouveau machinphone est une véritable brique, alors il faut bien trouver un moyen de faire passer ca.
Oui, un truc lourd est de fait mauvais signe, alors on met les marketeux dessus pour que la pire merde au monde devienne fun, class et top tendance.
Alors?
Vince, tout a fait.
Je rajouterais free, dans un autre domaine.
Une véritable meute, tel le fan de fsetouche de base.
Arrivant en braillant les pire conneries qu'ils ont appris par cœur etc
Les même symptômes pour le coup, ca doit d'ailleurs parfois les mêmes.
T'as franchement raison pour le BB : qu'est-ce que c'est lourd ! A la base je l'ai pris pour le clavier et la trackball et je le regrette pas mais plusieurs fois je préfère le mettre dans mon sac ou la veste tellement c'est chiant. Enfin bon, au moins je fais pas parti de la secte des iphones :p
Samsung font des truc pas trop mal.
Et ils lisent les FLAC, OGG etc
Mais oui, Vade retro pomme de merde et noir du berry, ils ont décider de se saborder en passant a M$ alors…
et alors après, la suite ?
t'es allé à la chasse à la gazelle avec ton médecin ?
Rapport frime / poids, on ne battra jamais les années 80 :
http://www.linternaute.com/hightech/mobiles/08/03-13-histoire-portables/1.shtml
15 kilos de technologie révolutionnaire. A peine 30.000 Francs à l'époque et 10 balles la minute.
e x c e l l e n t !
En même temps, le dernier Samsung se vante d'être plus fin que tous les autres. Par contre les écrans gagnent en taille, bientôt on aura des 5 pouces dans la poche.
J'ai pas de portable, j'ai un Imac ...
Il doit me manquer quelquechose ...
En fait, t'aurais fait un bon marketeux.
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