Le fascisme ? Non. On est pas sous le fascisme puisque politiquement parlant, le fascisme est un objet politique très particulier qui ne s'inscrit que dans des contextes et des pratiques précises, et c'est pour ça qu'il est quelque peu exagéré, pour le moins de parler sans arrêt en ce moment de "fascisme" et d'invoquer à tout bout de champs "lézeurleplussombretc" ; d'ailleurs, si on était véritablement sous le fascisme, on ne pourrit pas le dire, tout simplement.
Mais nul besoin d'être sous régime fasciste pour voir la saloperie proliférer et puisque les référents aux zeurléplusombretc se multiplient, on peut avancer, et désormais sans trop de risques, une hypothèse de politique fiction à rebours qui fait se demander : pendant ces heures en effet si sombres, il y a de cela quelques décennies, quel aurait été le comportement de bien de ces décomplexés ?
Parce qu'on a de plus en plus de mal à les imaginer en résistants de la première heure, pour le moins. Mais nul besoin pour autant de tous les projeter en chemises noires et bras tendus, même si certains d'entre eux y aspirent plus ou moins secrètement ; nul besoin d'être un fasciste labellisé comme tel avec toute la panoplie d'un certain folklore qui de toute façon a définitivement disparu : on peut très bien se contenter d'être une ordure"normale"et d'acquiescer plus ou moins bruyamment à la saloperie que d'autres font à votre place. C'est ce qui s'est passé sous l'occupation, où quand une poignée d'excités s'étaient enthousiasmés à tue-tête pour le charme viril des beaux uniformes allemands, une plus grande proportion s'était elle contenté d'approuver silencieusement, et pour certains d'entre eux poussaient même la pudeur à dénoncer anonymement. C'est ce soubassement d'une certaine catégorie de population qui permet à un régime, si inique et injuste soit-il, de pouvoir faire illusion, c'est un "état d'esprit", si on veut, qui fait se lancer dans une collaboration plu sou moins ouverte. Et cet état d'esprit, en revanche, est aujourd'hui bien solidement implanté dans bien des têtes.
La bourgeoisie, en tout temps et en tout lieu a toujours soutenu les régimes les plus autoritaires du moment que ça lui permettait de continuer d'exercer sa domination ; elle n'a jamais hésité à préférer jusqu'au véritable fascisme pour préserver ses intérêts et sera de la même façon déterminée au pire pour juguler la colère pour le moment froide des gueux mais dont elle a très peur qu'elle ne se réchauffe jusqu'à son point d'incandescence. Manipuler l'insécurité des pauvres pour l'instrumentaliser et créer des boucs-émissaires pour tenter de faire oublier ses turpitudes et son arrogance est un procédé classique et a pris en prend toujours diverses formes : du soutien de petits groupes fascisants pour provoquer le désordre jusqu'à de massives campagnes de désinformation contre "l'ennemi intérieur" - notion évolutive selon l'époque -, la bourgeoisie ne raisonne qu'en terme de préservation de ses prébendes et privilèges ; c'est pourquoi elle a joyeusement collaboré à l'époque et nul doute que si exactement la même situation se présentait, elle le ferait à nouveau.
Quant à cette frange de cette classe qu'est le patronat, il n'est même pas besoin de se poser la question : son soutien à l'occupant et au gouvernement de la vieille baderne galonnée fut d'un enthousiasme sans bornes. La haine de classe ressentie pour le prolo est telle dans ces milieux, alliée au fait que la démocratie comme régime politique n'est pas assez compatible avec les exigences d'une caste qui rêve à voix plus ou moins haute d'esclaves à peine salariés, que la collaboration et avec elle la disparition pure et simple de tout embryon de revendication sociale fut accueillie avec une joie sans bornes. Penser que notre MEDEF d'aujourd'hui, qui se pare des couleurs si chatoyantes d'une "démocratie d'entreprise" dont on ne voit pas très bien à quoi elle correspond vraiment - le monde du travail tel qu'existant étant la parfaite antithèse de toute forme de démocratie - se mettrait tout soudain à se cabrer à la perspective d'un régime politique très autoritaire, c'est juste plaisant à imaginer ; mais ça ne correspondrait pas à ce qu'ils feraient.
Mais ça, c'est la couche "supérieure" de la vilenie, celle qui raisonne et sait être pragmatique. Qui s'adapte, en quelque sorte, et pousse la cohérence de ses intérêts dans sa propre logique. Le racisme et la xénophobie ne sont éventuellement qu'un plus, ce qui permet de franchir le pas pour le justifier.
En revanche, elle ne pourrait rien faire sans pans entiers de la population vraiment gagnés par la xénophobie et qui seront les soutiens manipulés et sincères dans leur racisme de ses objectifs à elle ; d'où la nécessité d'organiser et d'encourager, plus ou moins selon les moments et les besoins, de bonnes grosses stigmatisations de masse qui détourneront les têtes des vrais problèmes et trouveront des coupables simplistes aux angoisses légitimes. Une fois complètement pétris de la conviction que c'est "l'autre" qui est responsable, et s'en faisant l'écho enragé jusqu'au délire paranoïaque par tous les moyens possibles et existants, cette frange de la population entrera dans un véritable militantisme au quotidien pour colporter la parole d'exclusion. C'est ce qui s'est passé à une époque, et toute proportions gardées c'est ce qui continue d'être. Et dans certains contextes, ces gens collaborent, tout simplement.
L'exemple le plus saillant qui vient à l'esprit est bien évidemment le nid de cas cliniques qu'est Riposte Laïque, qui en ce moment, aiguillonnés et encouragés par les déclarations volontairement incendiaires des gouvernants, perd de plus en plus tout sens de la mesure et s'ébroue dans ce qui n'est rien moins que du délire au sens psychiatrique du terme : allez lire les éditoriaux récents et vous verrez que ces gens n'ont plus de liens avec le réel, trop occupés qu'ils sont à entretenir leur hystérie.
Voir pareils excités se parer du noble titre de "résistants" est alors d'une ironie sinistre : remplacez la référence obsessionnelle qui est la leur à une certaine religion par un autre monothéisme, et vous aurez le parfait décalque de publications d'un autre âge. La même hystérie, le même complotisme, la même peur panique et irrationalisme : la même chose, tout simplement. Ils auraient "résisté", eux ? Allons donc : ils auraient fustigé les vrais résistants comme autant de terroristes et d'ennemis à la solde de "l'autre".
Quant à cette poubelle virtuelle qu'est la kévinosphère, qui pourra croire que derrière les poses de matamores, les criailleries d'éditorialistes en roue libre, les commentateurs de blogs à QI de chèvres et les crises de nerfs à répétition de petits bourgeois frustrés et autres gorets à forte alcoolémie, qui pourrait penser qu'on aurait pu recruter des Jean Moulin dans ce cloaque de pétochards amoureux de tous les pouvoirs quels qu'ils soient ? Ils ne demandent qu'à ramper devant des Maîtres suffisamment forts pour les fasciner et qui combleront leur fascination maladive pour la Force et leur sens étriqué d'un "esthétisme" en carton qui comblera le vide de leurs vies inutiles et débiles.
On est pas sous le "fascisme", non plus que dans lézeurlesplusombretc. On est sous un pouvoir libéral-sécuritaire qui vient de franchir un cap dans l'espoir que ça le maintiendra aux affaires et qui hésitera de moins en moins à faire les yeux doux à un authentique fascisme pour peu qu'il se soit teint en blonde.
Mais les petits soutiers anonymes d'un véritable talon de fer, les petites mains de la saloperie qui se drapent dans des Valeurs et ne reculent jamais devant aucune bassesse, eux sont déjà là.
Parce que fondamentalement, ce sont les mêmes. Ce sont toujours les mêmes.