vendredi 17 septembre 2010

L'humilité d'un militant

Au moins, Robert Barcia n'aura t-il pas fait partie de l'hécatombe de cette étrange année 2010 puisque si on a découvert la nouvelle de sa mort hier, il était en fait décédé depuis plus d'un an...apprendre que quelqu'un est mort est une chose, mais la dissimulation de cette disparition à tout le monde, et également aux propres militants de Lutte Ouvrière a qui on affirmait qu'il n'était que malade, jette un singulier éclairage sur cette décidément très particulière organisation politique. Et de toute façon, on en saura pas plus que ce que la direction de LO voudra bien lâcher. On peut tout de même se demander comment il vont justifier un truc aussi énorme en interne...

Une précision : si par curiosité vous souhaitiez un peu approfondir, dispensez vous de lire les deux ouvrages indiqués par la fiche Wikipédia de Barcia. La vraie nature d'Arlette est un tissu de diffamations et autres procès à charge par un journaleux de l'Express - dénoncer le fonctionnement "opaque" d'un parti politique en se vantant soi-même d'appartenir à ce modèle de transparence et de probité qu'est la franc-maçonnerie peut se voir comme une sorte d'humour déconcertant -, et Les trotskistes de Christopher Nick ne présente tout simplement aucun intérêt tant il est rempli d'inexactitudes et d'approximations. Le Que Sais-Je ? Les trotskysmes de Bensaïd vous en dira davantage et en plus c'est moins long.

Dans une époque où faire de la politique consiste à se pousser du coude sur des plateaux télés, Barcia aura été d'une discrétion rare et c'est le moins qu'on puisse dire : peu connu, sa volonté de ne pas s'exposer non pas par goût conspirationniste ou  parce qu'étant "gourou" d'une secte politique mais surtout parce qu'il restait marqué par ses premiers pas en militantisme, l'aura malheureusement fait la cible de bien des soupçons. Quand tout un chacun est sommé en permanence d'être le plus transparent possible et de "communiquer" à tout va, "Hardy" était resté d'une intégrité quant à ses convictions qui le mettait en complet décalage avec un monde qui n'en finit plus de virevolter d'une opinion à l'autre ; il est facile de dénoncer le "sectarisme" de ceux qui tiennent à leurs idées, surtout quand ceux qui pérorent ainsi sont autant de girouettes qui tournent frénétiquement à tous les vents.

Barcia a été jeune militant du Parti Communiste Français à la pire période qui soit : en pleine occupation, quand la Gestapo et la Milice traquaient les "terroristes", ce qui explique certainement beaucoup de choses quand à sa pratique politique ultérieure : il s'agissait à l'époque d'être d'une extrême pudeur quant à ses convictions véritables...d'autant plus quand on voit les militants de son propre parti assassiner un de ses camarades. L'évènement est décrit comme le "virage trotskyste" de Barcia, et on peut comprendre sans peine qu'un tout jeune homme de 16 ans soit resté profondément marqué à la fois par ce meurtre et par cette expérience d'une double clandestinité ; puisque au fait, on ne se souvient pas assez qu'être trotskyste à l'époque n'avait rien d'une sinécure. À la fois traqués par les fascistes et les staliniens, nombres de militants de ce courant dissident ont été tués par ceux qui les avaient élégamment surnommés les "hitlero-trotkystes", et même après la guerre, les relations ont été plus que tendues entre les deux visions du communisme. Ceux qui ont fondé la LCR nous parlent encore avec une certaine émotion des dénonciations dans la CGT et de fort peu tendres bagarres quand les chemins se croisaient...on dira ce qu'on voudra, ça crée du contentieux. D'où, sans doute, cette fameuse "discrétion" du premier groupe militant qui fondera ce qui deviendra LO et cette volonté d'inculquer une culture de la discipline interne.

Alors, on pourra dire qu'avec les grands bouleversements de la fin du XXéme siècle, la structuration d'un parti comme Lutte Ouvrière ne se justifiait plus. On peut se poser la question de la définition de ce qu'est une "avant-garde" restée fidèle à des principes d'organisation qui peuvent parfois apparaître en dehors du temps.
On peut également déplorer que cette structuration particulière forme une espèce de militant particulièrement donneur de leçons ; une conversation politique avec un camarade de Lutte Ouvrière reste disons une expérience inoubliable...et d'ailleurs, LO est en train en ce moment de cher payer sa perpétuelle justification de vouloir à tout prix continuer de porter la flamme révolutionnaire : le parti se replie de plus en plus sur lui-même et la mort de Barcia ne va sans doute pas arranger les choses. Puisqu'au fait, n'existe pour le militant de LO qu'une seule conception viable de la lutte des classes : celle de LO. Les autres sont des petits bourgeois opportunistes.
Qu'on ne se trompe pas toutefois en lisant ces lignes : malgré l'agacement que l'auteur de celles-ci peut éprouver vis-à-vis des camarades de LO et d'une certaine manière qui est leur d'expliquer la vie à tous leurs interlocuteurs, il aura toujours davantage de respect et de considération pour ces gens qui n'ont jamais oublié de défendre les plus humbles que pour n'importe quel strausskahnien, espèce politique vile et méprisable si il en est. Au moins celles et ceux de Lutte Ouvrière disposent quoi qu'on en dise d'une qualité d'intégrité dont pourraient s'inspirer bien de ceux pour qui se dire de gauche est une manière confortable d'être de droite.

Robert Barcia nous a quitté et avec sa disparition c'est une part d'Histoire qui est aussi un peu la nôtre qui disparaît. Il fallait rendre hommage à celui qui, malgré les divergences de formes, est toujours resté un camarade.


28 commentaires:

birahima2 a dit…

la vocation de ce torchon de journal, ça reste d'encourager le front de gauche à la haine du NPA.

Crève Libéralisation.

Petit Vince a dit…

Au fait, vous avez vu? Le Cpn proposera au congrès de ne plus considérer le CRI/Tendance Claire comme "comme partie prenante du NPA".

Faut lire leur réponse, c'est le meilleur argumentaire pour les virer! :p

thé a dit…

Bel hommage.
et qui sonne tellement juste.

comité-de-salut-public a dit…

@ petit vince : envoie moi le texte par mail, dedieu ! De toute façon, le CRI sont d'authentiques barges et ça ne serait pas plus mal qu'il aille voir ailleurs. Comme d'autres, aussi, pendant qu'on est, je dis ça je dis rien...

Les deux Terres a dit…

CSP tu feras pas mon éloge funèbre : tu es beaucoup trop honnête et juste, et ça m'arrange pas des masses, en fait... ;-)
Certaines personnes se construisent par leurs grandeurs et leurs blessures, et dans le cas de Barcia je pense que tu fais très bien de le rappeler.
C'est en effet un bel hommage, et pour ce que ça servira, il marquera probablement quelques mémoires.

Destin a dit…

Hommage honnête et justifié.
Si je ne suis pas du tout un fan de Trotsky lui-même (il reste un léniniste), on ne peut qu'admettre que les trotskystes français ont toujours été une véritable source de richesse intellectuelle et politique.
Même(ou surtout, diront certains) quand ils ont rompu avec leurs premières expériences politiques. (Évidemment, quand je dis ça, je parle de penseurs comme Castoriadis, pas de rigolos comme Plenel ou Field.)

Sinon, sans vouloir m'incruster dans vos histoires de famille, c'est quoi CRI/Tendance claire ?

Marc NPA paris a dit…

Cela dit, je ne placerait pas comme toi comme première qualité de Hardy "l'humilité" ! Parce qu'il en était totalement dénué, d'humilité. Ce qui lui a permis aussi de tenir dans "les années sombres". Cependant, comme beaucoup, le fait de tenir a eu aussi comme conséquence des défauts assez symptomatiques : la rigidité, l'absence de toute remise en cause (lui, et LO en général n'ont jamais fait d'erreur depuis qu'ils existent), une certaine fermeture (pour parler par euphémisme) à toute innovation théorique qui leur fait défendre des points de vue assez osés (ainsi que la russie actuelle est toujours un état ouvrier dégénéré) etc etc etc

comité-de-salut-public a dit…

Heu, pfou, non sérieux, quelqu'un se dévoue pour expliquer ce qu'est le CRI ? Siouplait ? Rien que d'essayer d'y penser, j'ai mes synapses qui veulent s'enfuir de mon cerveau...

"Humilité" par rapport au narcissisme généralisé ; alors aussi, putain d'orgueil psychorigide lequel peut s'expliquer par une formation politique dans le plus terrible des contextes...
Et n'empêche : il a lui aussi participé à l'histoire du mouvement ouvrier. À ce titre, un hommage n'est pas superflu, loin de là.

Totoze a dit…

Il y a un truc que je comprends pas : je suis quasi persuadé d'avoir vu sa mort annoncée sur le topic nécrologique du FMR, il y a un an. A la même époque de Bensaïd à 1 ou 2 mois près. Je confonds avec un autre ?

Recriweb a dit…

Deux trois réflexions toutefois...
Je ne crois pas qu'il s'agisse de "divergence de formes", car les formes organisationnelles adoptées sont aussi à la mesure des idées défendues, des conceptions que l'on a de la situation de la lutte des classes (se repencher sur les échanges LO-LCR depuis les années 70, de ce point de vue, sont assez éclairants). Et c'est à l'aune de ces idées qu'il faut apprécier cette fidélité au principes bolchévique d'organisation. Car le capitalisme contemporain, notamment en France, dispense-t-il particulièrement la classe ouvrière de se doter d'une organisation révolutionnaire et les militants de se protéger (cf. discipline) des vagues possibles de répression que la bourgeoisie saura, elle, organiser si besoin ? (il est bon, à ce propos de se réinterroger l'incapacité d'Allende, en 1973, à empêcher la pulvérisation du mouvement ouvrier chilien par la bourgeoisie chilienne...). C'est de cela qu'il faut discuter...

Dire que LO est fermée sur elle-même, c'est la tarte à la crème des médias mainstream qui ne comprennent rien à rien, mais c'est surtout une connerie à mordre les murs : je ne connais pas beaucoup d'organisations aussi ouvertes, aussi tournées, précisément, vers les autres : des militants qui militent quotidiennement sur leur lieu de travail (ce qui est souvent très risqués), des militants à la rencontre (cad sans arrogance mais dans l'écoute), des travailleurs sur les marchés, dans les cités, des jeunes militants mobilisés en permanence pour trouver tous ceux qui veulent changer le monde et se donner le moyen d'y contribuer. Non, dire qu'une organisation révolutionnaire comme LO est fermée est un contresens malhonnête.

Si par "fermée", tu veux dire imperméable aux idées en vogue, à la "modernisation" ambiante, à tout ce qui incite à revenir sur les idées et l'histoire du mouvement ouvrier, alors d'accord. Mais là, de nouveau, on parle d'idée. Du reste, tu estimes que "porter la flamme révolutionnaire" serait devenu anachronique. Et je me dit alors que la LCR aurait été bien inspirée d'être plus "fermée" pour empêcher ses militants de trouver aujourd'hui normales des considérations électoralistes ou de s'inquiéter de leur visibilité médiatique.

Tu précises : "LO est en train en ce moment de cher payer sa perpétuelle justification de vouloir à tout prix continuer de porter la flamme révolutionnaire : le parti se replie de plus en plus sur lui-même". Si tu penses que LO paye "électoralement" le fait de rester révolutionnaire, c'est absurde : LO ne se sert pas des élections pour faire des scores, mais pour profiter d'une vitrine pour y défendre ses idées. Ce qui changera les choses, pour LO, ce ne sont pas des élections, mais la révolution. Et dans cette perspective, je t'assure, faire 1 %, ça n'empêche pas particulièrement les militants de LO de dormir. En revanche, la difficulté à s'implanter dans la classe ouvrière, à conserver ses militants au fil du temps (plombé), oui...

Tu écris enfin, en passant : "n'existe pour le militant de LO qu'une seule conception viable de la lutte des classes : celle de LO". Or, je pense que LO serait ravie, au contraire, de pouvoir discuter avec le plus grand nombre de bonne volontés sur la situation du mouvement ouvrier révolutionnaire. Mais avec qui maintenant ?

Cela étant dit, merci CSP pour cette phrase : "Qd tout un chacun est sommé en permanence d'être le plus transparent possible et de 'communiquer' à tout va, Hardy était resté d'une intégrité quant à ses convictions qui le mettait en complet décalage avec un monde qui n'en finit plus de virevolter d'une opinion à l'autre ; il est facile de dénoncer le 'sectarisme' de ceux qui tiennent à leurs idées, surtout quand ceux qui pérorent ainsi sont autant de girouettes qui tournent frénétiquement à tous les vents".

Anonyme a dit…

"Il y a un truc que je comprends pas : je suis quasi persuadé d'avoir vu sa mort annoncée sur le topic nécrologique du FMR, il y a un an. A la même époque de Bensaïd à 1 ou 2 mois près. Je confonds avec un autre ?"

peut etre chris harman?

Goetz a dit…

"d'organisations aussi ouvertes, aussi tournées, précisément, vers les autres "

"dire qu'une organisation révolutionnaire comme LO est fermée est un contresens malhonnête."

merci pour cette franche rigolade

Marc NPA paris a dit…

Plein de gens confondent en effet avec Pierre Bois, l'autre "historique" de LO (l'animateur de la fameuse "Grêve de 47" fondatrice pour ce courant !

thé a dit…

Je pense qu'un éloge nécrologique est un exercice difficile
surtout pour des frères ennemis
et que csp y a parfaitement réussi
oubliant divergences
pour se focaliser uniquement sur un respect de l'homme et du militant sur son intégrité et sa foi

Totoze a dit…

J'ai voulu vérifier sur le FMR, mais j'ai l'impression qu'il n'existe plus ou alors c'est moi ?

grisnoir a dit…

je me méfie des purs, ça rime avec purification et épuration.
certains félicitent Arlette de ne pas changer au cours du temps, mais il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas (et encore plus pour un parti sensé mener la révolution permanente...sauf en son sein?).

thé a dit…

gris-noir,
Moi aussi, je me méfie des purs, mais je pense qu'il en faut
oui, ça peut rimer avec ça
ça peut rimer aussi avec
il faut pas oublier
l'un ne va pas sans l'autre
des mouvements sans impuretés, y en a pas trop


totoze,
cherche
c'est pas loin

marc,
y en a pas trop qui confondent

goetz
je crois pas qu'on soit dans la franche rigolade
Je crois pas être toujours d'accord avec eux
Mais je les salue avec respect.

Et, à un autre moment qu'à une mort, on pourrait parler de divergences, non ?

thé a dit…

Recriweb,
là on est pas dans l'idéologie pure et dure
t'as as vu comme ça sonnait juste l'hommage de csp
On en est pas là
on les sait vos divergences
vous n'arrêtez pas d'en parler
csp, il les a tues
on rend hommage
c'est clair ?
On peut se taire un moment ?
On peut enterrer nos morts ?

Destin a dit…

Bon, finalement j'ai trouvé les sites net du CRI et de Tendance claire. Rien de bien intéressant à lire, mais je suppose que parler avec eux doit être un expérience particulièrement... stimulante.
Parce que bon, asséner encore et toujours que la vraie révolution sera léniniste ou ne sera pas...

Goetz a dit…

Thé,
c' est les bonnes blagues de tonton Recriweb qui me font marrer.
tellement open dans la secte qu' ils ont caché sa mort pendant plus d' un an et fait croire aux adeptes qu' il était malade.


tu me diras, pas aujourd' hui jour de deuil bla bla

c' était y' a un an le deuil

et puis je ne suis pas en deuil

Anonyme a dit…

http://www.dailymotion.com/video/xeutva_zemmour-une-supercherie-francaise-y_news

La flaque de vomis froid se fait dessus visiblement.

Anonyme a dit…

Mort d'un patron, revolutionnaire actionnaire...pas mal hein?

Recriweb a dit…

@thé : Se taire pendant qu'on enterre nos morts, dis-tu.. Mais "faire pouce" pendant combien de temps ? Non, je ne crois pas que cela soit correct... J'ai été sensible à l'hommage de CSP, mais, pour rendre hommage à un militant, c'est bien le moins de continuer, au-delà du pathétique, à défendre ses idées.

birahima2 a dit…

je commence à en avoir ras le bol

(de cette bannière avec la femme mordue par un serpent)

Anonyme a dit…

http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=3373

Même Daniel Schneidermann a du mal a supporter la chose a priori ^_^

Anonyme a dit…

Cadeau CSP

clic clic

Destin a dit…

Anonyme : Je... j'ai hum regardé l'émission d'@si avec Sifaoui et Lévy, et ce fut... éprouvant.
Cette capacité à beugler dès qu'elle est prise en défaut, dès qu'elle est contredite, et ce pendant plus d'une heure...
En tout cas le bouquin de Sifaoui à l'air intéressant, d'autant plus si on a autre chose à faire que de lire directement Zemmour dans le texte.

latetatoto a dit…

Le problème de ce bouquin, que j'ai failli acheter, est que dès la page 16, vous trouvez une phrase comme (de mémoire):
"alors que BHL se fait reprendre à la moindre gaffe, alors que quoi qu'on en pense, il est tout de même un intellectuel reconnu
ou que eric besson, quoi qu'on pense de sa politique, n'a lui, jamais dérapé... Zemmour lui, bénéficie etc."

J'ai donc arrêté là ma lecture. Quant quelqu'un qualifie bhl d'intellectuel, je crois que la messe est dite. Par ailleurs, après quelques petites recherches, il semble que ce sifaoui soit un journaliste pas super honnête dans ses méthodes d'investigation.

J'en ai donc conclu qu'il y avait une bonne chance que ce pamphlet, tout salutaire qu'il soit, soit aussi destiné simplement à la pub de son auteur, en donnant l'occasion de "clashs" tout médiatiques.

Peut-être aussi que c'est le livre d'un journaliste arabe qui, quel que soit son idéologie, commence à en avoir marre du racisme ambiant et élève une voix sincère contre. Mais bon, j'ai d'autres trucs à lire.