mercredi 30 juin 2010

Fertilisant

"En 2006, la mairie de Paris décide de ne pas renouveler la concession accordée depuis cent vingt ans au Racing-Club de France pour l'usage privé de ces 7 hectares de domaine public. A la place, elle choisit le groupe Lagardère, qui a le bon goût de proposer un solide projet sportif et, accessoirement, une redevance annuelle de 3,2 millions d'euros – contre 130 000 euros payés auparavant par le Racing-Club. Quatre ans plus tard, nombre d'ex-adhérents de l'association loi 1901, qui n'ont guère apprécié de devenir simples clients d'une société commerciale, se disent trop peu informés par la nouvelle direction et dénoncent une dérive marchande : la transformation de la Croix Catelan en "club de loisirs de luxe".

"6 600 euros de droit d'entrée. Plus 1 600 euros de cotisation annuelle par personne. "Il n'y a pas ici une diversité sociale incroyable, il ne faut pas se leurrer. Pour une famille, l'adhésion, c'est le prix d'une petite voiture", compte Mme Barberis, bientôt mère d'un troisième enfant. Pour ses deux aînées, l'inscription a tenu lieu de cadeau de naissance de la part des grands-parents. "C'est un havre, hors du monde, un peu pour privilégiés, c'est indiscutable. Mais les gens qui y sont en ont conscience", nous rassure Jean-Pierre Léon, 57 ans, quarante années d'ancienneté au club et marathonien compulsif.

Les 48 courts de tennis, deux piscines extérieures chauffées toute l'année, les terrains de football, de basket, de volley, les salles de gym, de musculation et de bridge, drainent les familles aisées de l'Ouest parisien, trop contentes d'y placer, le mercredi et le week-end, leurs enfants en lieu sûr. Bonnes fréquentations garanties : les familles se cooptent avec suffisamment de discernement pour ne pas devoir côtoyer le tout-venant dans l'annuaire du Racing – deux parrains, une lettre de motivation et quatre ans d'attente sont requis pour entrer dans le système.

Tout le reste de l'article du Monde est proprement bouleversant et je ne saurais trop recommander à mes lecteurs et trices les plus sensibles de faire provision de mouchoirs, tant est poignant ce récit d'une déchéance : la bourgeoisie old-fashioned en train de se faire spolier de son club de rencontres par les nouveaux arrivants parvenus, enrichis par la spéculation, vulgaires, incultes et fascinés par le clinquant, à la grande "angoisse" des culs pincés qui se sont contentés eux de s'enrichir par l'exploitation normale de l'ouvrier et aussi grâce à ces allemands si bien élevés avec qui ils partageait le champagne sous l'Occupation, et qui on dira ce qu'on voudra avaient tout de même une autre allure que ces communistes mangeur d'enfants de l'époque.

Ce qu'il reste d'aristocratie française était déjà obligée depuis quelques années d'ouvrir ses rangs jusqu'alors très fermés à ces nouveaux riches frimeurs : la Tradition ne nourrit plus son homme et les rallyes coûtent tellement, n'est-il pas...la mort dans l'âme, les membres de l'Association de la Noblesse Française - sisi, ça existe - ont dû laisser entrer cette aristocratie de l'argent et nouer des alliances avec ceux qu'elle pouvaient se consoler de mépriser. Tout fout le camp, et à présent, c'est la grande bourgeoisie qui est attaquée sur son propre territoire. Il faut dire que les nouveaux en question n'en ont à peu près rien à foutre des traditions et des bienséances, détestent les fauteuils en cuir et les meubles en bois de bon goût, et vont fissa vous remplacer ça par de l'acier brossé et des connexions wi-fi avant d'agrandir le parking pour y garer les Cayennes. C'est toute une époque qui meurt...

Alors évidemment, on pourrait être quelque peu surpris, quand on appartient à aucun de ces milieux - et qu'on est bien entendu "jaloux" d'eux, puisque éprouver quelque irritation devant ces gueguerres de possédants ne peut relever que d'un sentiment d'envie inspiré par la tradition bolchévique de ce pays déclinant, il y'a des imbéciles au SMIC qui vont défendre ce genre d'argument, vous allez voir...-, on pourrait donc être étonné qu'une mairie "socialiste" laisse un gigantesque terrain de jeu à autant de hyènes, mais on se rappelle simplement qu'en effet, cette mairie est "socialiste". On aura donc pas l'impolitesse d'espérer d'elle quelque chose de gauche, on en est plus là depuis longtemps.

Tout de même, monde impitoyable que celui-ci : alors que certains tentent de plumer une vieille héritière sénile, d'autres - les mêmes, par ailleurs, puisque appartenant au même milieu - partent à la conquête des haut lieux du prout-prout, bien déterminés à balayer l'ordre ancien de la tradition par l'argent pour le remplacer par l'amour de l'argent pour l'argent. Certains affecteront de déplorer l'inéluctable chute de cette bourgeoisie cultivée gardienne de traditions à angle droit face à l'arrogance des possesseurs d'Amex Platinum. Mais on comprendra qu'il est très difficile d'éprouver de la compassion pour ce drame communautariste qui ferait plutôt ricaner dans un premier temps.

Pour dans un deuxième temps avoir envie de trouver une solution aux problèmes de tous ces gens ; laquelle solution présenterait aussi l'avantage de pouvoir servir de fertilisant à de si jolies pelouses.

15 commentaires:

Anonyme a dit…

Faut pas voir les choses de façon aussi pessimiste : la noblesse rengorge d'officiers de réserve, d'escrimeurs, et de profs d'histoire. Des compétences toujours utiles pour organiser la évolution.

Constantin a dit…

On pourrait y organiser un apéro saucisson-pinard.

birahima2 a dit…

je comprends mieux le discours de la LPR, maintenant.
C'est clair de chez clair :
un Munich social, en somme.

Père noël mamère a dit…

"laquelle solution présenterait aussi l'avantage de pouvoir servir de fertilisant à de si jolies pelouses."

Tu veux faire crever les plouses ou quoi? T'es pas bien et après comment qu'ils vont pouvoir jouer au golf hein? J'savais bien que t'étais anti-ecolo. Ce que tu proposes là c'est pas la lutte finale c'est la solution finale des pelouses. En plus pourront plus faire de foutchbôl.

Anonyme a dit…

Tu plaisantes CSP, mais moi je le vois à mon échelle dans ma petite province étrangère à la France. Ça me fait rire que tu relèves cet article car depuis une quinzaine d'année, on peut l'observer en détail dans certains coins du vieux monde.

Il y a effectivement une guerre sociale entre la vieille bourgeoisie instruite, cultivée, de centre-droit, consciente de son rôle sociale et historique - et la bourgeoisie sarkozo-berlusconienne ultra-réac et parvenue.

Cette bourgeoisie historique se voit disparaitre ou tout du moins complètement minorée, réduite à l'état de relique muséale, car elle compte beaucoup de traitre en son sein tout prêt à pactiser avec les nouveaux riches.

En plus de ça, elle subit les coups de boutoir de la petite-bourgeoisie, celle qui fantasme sur Sarkozy, tout un lumpen-patronat de petits cadres moyen, pur usufruit du sous-ensengiement supérieur provinciale, qui se pensent comme l'élite.

Ça a quelque chose de chose de touchant à vrai dire, une fin de règne. D'une certaine façon, ils paient ce qu'ils ont laisser-faire après le premier choc pétrolier. Les Gremlins du néolibéralisme reviennent vider leur frigo et ils sont pas content...

Olivier a dit…

Un aritso, un bourge, pourvu qu'il ne soit pas altruiste, ça doit TOUJOURS être près d'un Cayenne.

Sur le pare-buffle.

Anonyme a dit…

D'un autre côté, c'est quand même pratique de les voir aller d'eux-mêmes se ranger dans leur propre ghetto sans avoir à élever le ton.

Je suis sûr qu'en plus, ils paieront volontiers les travaux d'édification des murs sans lesquels ils risqueraient de ne plus être réellement entre eux.

Anonyme a dit…

C'est pas faux, quand on aura pris le pouvoir on aura plus qu'a encercler le tout et attendre la récolte.

Anonyme a dit…

et tranquillement j'attends la fin de leur monde...

the a dit…

Moi, j'aimerais la fin de leur monde ; mais, je crois pas que ce soit pour demain matin

ça suffit de dire qu'on va les pendre haut et court

ça nous rassure, nous conforte, rien de plus

C'est pas demain la fin de leur leur monde ; ils ont su semer

birahima2 a dit…

c'est beau, thé, ce que tu viens de dire

ça me fait penser à la chanson de Florent Pagny :

Savoir semer

grisnoir a dit…

Tiens le bridge fait partie des activités sportives hip. Très prisé également par feu deng xiaoping... Mais je préfère les echecs, vrai sport de prolétaire (il existait une internationale ouvrière des echecs)

Anonyme a dit…

ça irait plus vite s'ils voulaient bien tous rentrer là-dedans tous seuls.

Floréal a dit…

Il y a des fois où tu écris vraiment d'excellents articles, comme celui-ci par exemple, qui m'a fait rire. T'es en forme aujourd'hui.

Bah moi j'vais à la plage pendant mes loisirs, ça au moins c'est encore gratuit.

etlesport a dit…

J'ignore si pendant la guerre l'occupant venait trinquer le champagne au RCF. Il y a un monument aux morts dans le club avec la liste des membres morts pour la résistance.
Contactez leurs descendant ils pourront sans doute vous en dire plus.
Profitez-en également pour contacter les 200 jeunes de Colombes que le LAGARDERE met à la porte en fermant leur école d’athlétisme à la rentrée prochaine. LAGARDERE a déjà fermé 5 écoles de jeunes sur les 12 derniers mois. Pas de poids mort dans la galaxie LAGARDERE on vient pour prendre le fric. Le fric il va en prendre en vendant les 15% qu’il détient dans le journal le Monde et ses 35% dans le Monde.fr., éditeur impartial de l’article que vous citez.
Quand le RCF gérait il finançait l’accueille dans les écoles de sport de 4000 jeunes par an.
Aujourd’hui LAGARDERE en a déjà éliminé 2000. Dans cinq ans tout aura disparu.
A propos jusqu’en 2006 on pouvait rentrer au RCF de deux façon soit en étant coopté et en payant le droit d’entrée élevé ou bien automatique et sans droit d’entrée losqu’on était un sportif qui portait les couleurs du club au niveau national.
Cette intégration au mérite était étendue à toute la famille du sportif et assurait une mixité saine au sein du club. Avec LAGARDERE c’est fini si ce n’est pour des Richard Guasquet.
Je sais il est plus facile de prendre pour argent comptant un article caricatural et complaisant pour un groupe qui s’est enrichi grâce à l’armement.
Le contraire pourrait s’appeler de la déontologie.
Sportivement.