jeudi 24 juin 2010

Ce qui nous limite

Pourtant, à la base, le "politiquement correct", c'est franchement pas mal, comme idée. Vouloir faire en sorte que certains termes soit blessants, soit franchement injurieux pour certaines catégories de personnes ne trouve plus commodément droit de cité dans le langage courant, à première et même seconde vue ça offre une manière de respiration : qu'il comporte désormais un risque de réprobation morale voire de condamnation judiciaire quand quelqu'un exprime "youpins" pour les Juifs, "nègres" pour les Noirs, ou encore "enculeurs de chèvres" pour désigner les arabes, à part quelques singes hurleurs devant leurs claviers humides, qui s'en plaindrait ? Mais le problème qu'on a sur les bras, c'est que si c'est bien gentil de ne plus dire de gros mots sur des gens, quand il n'y a pas de volonté politique derrière pour ne pas se contenter de lutter que sémantiquement contre la discrimination et laisser courir les causes des dites discrimination, on arrive...à ce qui se passe en ce moment : on ne peut plus "dire" ; mais on continue de "penser". Et penser peut arriver à se traduire en bulletin de vote, entre autres. Le problème n'est que pudiquement camouflé : il n'est nullement réglé.

Dans Ghost world, le personnage d'Enid découvre une vieille affiche publicitaire des années 30, représentant un Noir de façon particulièrement ignominieuse et décide de l'exposer dans une galerie pour interroger notre rapport aux racisme : tollé immédiat, scandale général, et Enid d'être sommée de s'expliquer sur ce qu'elle a voulu démontrer. Et celle-ci de se demander si le fait de ne plus pouvoir dire "nègre" ne sert pas à camoufler le vrai racisme : il n'y a donc pas moins de racisme par la magie d'en avoir supprimé les termes, mais celui-ci est toujours là, il fait simplement davantage attention à ce qu'il dit...
Le politiquement correct camoufle le problème : il ne le règle pas.

(Ensuite, il aurait déjà fallu commencer de se méfier de quelque chose qui nous vient des campus américains et de ses consternantes fariboles que sont les queer studies, entre autres, certes. Mais bon, le mal est fait et il faut désormais faire avec).

D'où l'énorme faille existante dans le discours public entre ce qu'on dit des dominés et ce qu'on agit concrètement pour eux : la posture morale qu'on peut se donner à très peu de frais en fustigeant le racisme peut dans le même temps servir de caution à son absence complète d'action concrète pour eux; Ce fut et c'est toujours une grande spécialité "socialiste", par ailleurs : dénoncer en agitant ses petits bras, et s'engouffrer dans le sécuritaire stigmatisant dans le même temps.

C'est dans cette faille béante entre les mots et les choses que se sont engouffrés tous les petits clercs frelatés, les Rioufol, les Finkielkraut et autres harpies en robes à pois, suivis par par leur fan-club de demeurés, pour qui il était devenu tellement facile de pourfendre l'hypocrisie de la bienpensance blablabla, et en mettant en avant un discours autrement plus offensif que la posture morale d'une certaine gauche, basé sur une xénophobie plus ou moins camouflée qui prend la posture d'un "politiquement incorrect" dont on sait qu'il n'est que le misérable cache-sexe de l'aigreur et de l'hystérie des pauvres petits blancs opprimés couinant en rond dans leurs fantasmes de perte d'identité. N'empêche : ils n'ont que trop beau jeu, puisqu'ils savent qu'ils s'attaquent à une baudruche sans substance. Avec en prime la possibilité de mettre les rieurs de leur côté, le discours politiquement correct sourcilleux étant source d'inépuisables moqueries au vu de son caractère de police du langage moralisante, désespérant à force d'esprit de sérieux et si vous voulez voir à quel point un discours archi-policé peut être d'un ennui morbide, c'est très simple : lisez un tract du NPA.

Notre discours est effectivement très "correct", en effet : mais il nous bride. Il nous empêche d'être incisifs et insolents. Il nous donne des armes mais nous les fournit sans munitions. Il donne du confort moral, mais j'aime à penser qu'on en est plus au point où on a besoin de se faire plaisir.
Il faut repenser ce discours et cette "correction" pour se débarrasser de ce qui nous limite. C'est important. c'est urgent.

14 commentaires:

NaOH a dit…

On peut généraliser. Chaque fois qu'on fait disparaître le mot, on fait disparaître le moyen de parler de la chose. Mais bien entendu pas la chose elle-même...

Prenez le mot "ouvrier". Presque disparu... Du coup, des bac+5 (iufm) peuvent peuvent arriver à la conclusion, après débats, que des ouvriers, il doit y en avoir, à la louche, quelques %. En réalité, c'est encore un tiers de la population active !

Prenez le mot "hiérarchie". C'était le mot le plus fréquent dans les ouvrages de management des années 1980. Aujourd'hui il a totalement disparu. On ne peut donc plus parler de hiérarchie. Est-ce pour autant qu'il n'y a plus de hiérarchie dans les entreprises ? Ça se saurait, quand même...

Etc.

ramiro a dit…

Pour ma part je suis fasciné par la manière dont ils ont retourné le sens du mot "racisme". C'est notamment cette perversion sémantique qui est à l'oeuvre dans l'usage immodéré qu'ils font du terme "racisme anti-blanc" et qui connait une fortune au-delà des cercles d'extrême droite.
Vraiment sur ce coup là je ne sais jamais trop quoi répondre...est-ce que quelqu'un à des pistes ?

Marc NPA paris a dit…

On en revient à la question des "mots qui sont une arme". Effectivement, les mots peuvent blesser, les mots peuvent devenir une "force matérielle". Ce qu'on appelle le "pouvoir performatif" des mots est effectivement quelque chose qui appelle réflexion. Mais si les mots sont aussi l'objet (et le resultat) d'une lutte, il faut donc penser les mots d'une façon stratégique, et j'ai bien peur que la stratégie exposée ici se résume a un bourre pif de fin de récré...
Pour la question du "pc" (du politicaly correct) je crois qu'il faut en plus avoir une approche historique (le pc résulte des luttes "minoritaires" des années 80) et géographique (le pc est surtout anglosaxon)
En tout cas, tous les gros réactionnaires que tu cite ont le PC en horreur, et leur objectif intelectuel est bien de pouvoir a terme insulter les catégories "minoriitaires" (femmes, "étrangters", "jeunes des quartiers") sans avoir a prendre des précautions particuliéres... La dessus, si on est un tant soi peut stratégique, on voit que le PC est a défendre ! Rien que pour faire chier ces gueuls de con (et en plus c'est utile)

birahima2 a dit…

I have found something fantastic to take a picture !

à 13 h 33

je sais pas si t'as remarqué mais :
on vient de te dire que l'antiracisme, l'antifascisme, tout ça, c'est le degré zéro du combat politique.

comité-de-salut-public a dit…

MOUAAAAARRRFFFF ! Pfou, une bien belle manif, dites. Comme on aimerait en voir...tous les jours, en fait.

"il faut donc penser les mots d'une façon stratégique, et j'ai bien peur que la stratégie exposée ici se résume a un bourre pif de fin de récré"

Disons que j'ai au moins le mérite de le penser justement en tant que "stratégie". Et j'ai le sentiment qu'on est pas très nombreux dans ce cas.
Tiens, puisque tu es de Paris, j'y suis demain : on prend un pot ?

ElectricEye a dit…

Moi je me suis fait tabasser dans le métro le matin, donc la manif...

Nicolas Moreau a dit…

Ah ouais ouais ouais !
"- Régularisation de tous les nègres et autres enculeurs de chèvres sans papiers !" ... ça aurait de la gueule dans un programme :D

Plus sérieusement, je ne suis pas d'accord avec toi. Jamais je n'utiliserai ces mots ... parce qu'ils sont insultants et réducteurs.
Met toi dans la peau d'un noir en France. Les flics te disent "tu n'es pas chez toi" après t'avoir arrêté en pleine distribution de courrier à vélo; les fafs te crient ou plutot t'aboient "retourne dans ton pays" quand tu te ballades dans la rue.
Et tu voudrai en plus que les anti-racistes ouverts d'esprits du NPA te qualifient de "nègre" juste pour faire un pied de nez au politiquement correct ?

comité-de-salut-public a dit…

@ EE : bé ? Envoie moi un mail pour raconter.

ElectricEye a dit…

Dès que possible...

Yohann a dit…

@Nicolas:
C'est pas ce qui est dit. Mais qu'il faudrait face à ces gens, avoir la même liberté de parler qu'eux quand ils parlent des "pas-comme-nous"...

grisnoir a dit…

enculé !

kevinou a dit…

Tiens j'ai pas le droit à ma validation ? Si ça se trouve EE a été tabassé par des skins abreuvés à la bière tiède, des complexés par la taille de leur bite. Je demandais juste, tout simplement. Je ne cherche aucune justification à ma saloperie, c'est juste que j'aime la voir s'exaucer.

Anonyme a dit…

Ce politiquement correct est inhérent à la pensée NPA. Lorsqu'on se rue sur toutes formes de paroles s'apparentant à ce qu'on appelle dorénavant un "dérapage", on insinue que la parole se doit de garder une voie droite et prendre des chemins déjà balisés. A partir de là, le discours du NPA se doit d'être archi-policé pour ne pas faire ce qu'il reproche aux autres.

Changer le style NPA c'est changer son esprit, la moindre tentative d'insolence ou d'humour rendrait toutes ses condamnations du politiquement incorrect caduques.

Pivar

lou passejaire a dit…

tout le cirque dans la gôche morale version bellaciao-la louve autour de la bande de joueurs de baballe avant garde de la révolution prolétarienne est l'illustration parfaite de ce "causer correc" qui nous bouffe !!!
m'enfin, je dis ça je dis rien ...