Le cinéma français, c'est devenu un truc épidermique chez moi : dès qu'on me dit "on va au cinéma" et que je comprends qu'il s'agit d'une production du terroir, je dois faire la même tête que quand on mord par mégarde dans un citron moisi. Saturation, sur-saturation, über-saturation des films franchouillards, des vaudevilles de trentenaires parisiens semi-dépressifs, de la bouffissure auteurisante psychodramatique qui donne envie d'avaler des barbituriques après 10 minutes de vision, et surtout, surtout définitivement, cette horreur sans nom qui se nomme "comédie française"...Bienvenue chez les Ch'tis, je l'ai téléchargé par curiosité, je me suis calé devant mon écran et allumé une cigarette en lançant la chose : un mégot plus tard, je stoppe le lecteur, clic droit, "Voulez vous vraiment envoyer 'Bienvenus chez les ch'tis' à la Corbeille", et Oui, putain oui, et j'ai nettoyé la Corbeille dans le foulée pour qu'aucune trace de cette saloperie ne subsiste sur mon PC chéri, qui depuis j'en suis certain ne m'a jamais vraiment pardonné.
Fort heureusement et depuis quelques années, une poignée d'hurluberlus se lancent dans le très casse-gueule registre du cinéma "de genre" et ce documentaire, excellent au demeurant, est à la fois un hommage et un état des lieux de cette production encore timide. Pas la peine de citer les oeuvres, le doc le fait, on va plutôt s'interroger sur le pourquoi de la difficulté de fabriquer un cinéma "autre" dans le pays du saucisson et de l'exception culturelle bien de chez nous.
Si tant est qu'on puisse faire un - petit - reproche aux auteurs, c'est qu'on sent tout de même un certain formatage commun, ou en tout cas un corpus référentiel largement partagé s'articulant autour d'une lecture incontournable : la revue Mad Movies, mètre-étalon français de la catégorie. S'intéressant exclusivement et c'est tout à son honneur au fantastique dans toutes ses nuances, la revue est lu essentiellement par des fans-boys - très peu de filles dans le milieu, alors qu'assurément la gent féminine a elle aussi des choses à dire à ce sujet et peut-être que nos réalisateurs devraient les écouter un peu davantage...- à ce point férus qu'ils ne jurent que par les Grands - Romero, Carpenter, Verhoeven, Raimi...- et du coup veulent faire...la même chose. À savoir du très petit budget débrouillard, avec succession de scènes choc souvent proches du torture-porn, et que ça gicle le plus possible. Et ce au détriment de ce qui fait la qualité spécifique d'un film réussi quelque soit le genre en question : l'histoire. Et les personnages.
Prenons un exemple très connu : Les dents de la mer. Pourquoi ça fonctionne à ce point quand on le revoit encore aujourd'hui ? À cause du méchant requin ? Certes, c'est l'élément central. Mais encore ? Le suspense ? C'est le ressort dramatique saillant, oui, puisque le but c'est de savoir qui va se faire bouffer ou pas. Mais en disant tout ça, on passe à côté de ce qui fait l'articulation principale du film, à savoir le personnage de Chef Brody. C'est lui auquel on peut s'identifier, auquel on va adhérer dans sa démarche, qu'on va soutenir spontanément face au maire quand ce dernier veut continuer à laisser la plage ouverte parce ce qu'on est en pleine saison touristique, dont on va comprendre et partager les motivations et les buts. Sans chef Brody, avec juste une histoire de gros requin qui mange des gens, pas de dimension humaine, pas de quête de vérité et d'action - stéréotypes universels formant la trame de tout long-métrage voulant embarquer ses spectateurs dans l'aventure quelle qu'elle soit - et pas de triomphe sur l'adversité à la fin.
Le travail sur les personnages est donc indispensable si on veut toucher le public. Repensez à tous les films où vous avez ressenti quelque chose, et ce qui compte dans la dramaturgie, c'est l'humain qu'on voit à l'écran et auquel on a envie de s'identifier, qu'il aille chercher l'Arche perdue ou qu'il pointe à Pôle Emploi.
Or pour le moment, dans le cinéma français de "genre", les personnages ne sont que des prétextes. Ils sont vaguement là on ne sait trop pourquoi et leur présence ne se justifie que pour se faire charcuter en hurlant. Ensuite et encore une fois, on peut dire qu'il s'agit pour le moment de péchés de jeunesse et que les auteurs comprendront la nécessité de construire les histoires autour de leurs personnages pour toucher plus de monde et percer auprès d'un public élargi. Un peu de patience et de maturité de la forme finira par donner n'en doutons pas de brillants résultats.
Mais une autre des difficultés rencontrée par nos courageux frenchies est la pesanteur d'un certain conservatisme français et d'une frilosité particulière dès qu'il s'agit de sang neuf ; l'un des réalisateurs dans le documentaire exprime son désarroi en disant ne pas comprendre pourquoi on est dans un telle régression culturelle depuis trente ans...
Et la réponse est pourtant simple. Que se passe t-il dans notre pays depuis trente ans, socialement, politiquement, et donc par ricochet culturellement parlant ?
La "culture" au sens le plus large du terme s'est divisée entre deux courants antagonistes, deux visions qui coexistent en se regardant en chien de faïence et qu'on peut résumer dans les personnes de deux protagonistes emblématiques : Jean-Pierre Pernaut et Jack Lang.
D'un côté le populo-populiste de TF1 des petites gens bien de chez nous et la France des traditions et des terroirs avec la captation de la culture populaire pour la transformer en poujadisme et en réservoir de voix pour la droite démagogue ;
De l'autre, l'élitisme cultureux snobinard et parisianiste "de gauche", qui se pâme devant des pseudo-avant-gardes subventionnées et méprisant tout ce qui ne lui ressemble pas, illustration exemplaire de la coupure d'une certaine gauche frelatée avec le reste de la population.
Il s'ensuit logiquement une spectaculaire régression culturelle aboutissant à un repli généralisé devant toute nouveauté : soit d'un côté on ne veut que des œuvres niveau plancher pour plaire au plus grand nombre y compris en contribuant à sa crétinisation ; soit de l'autre, on verse dans l'élitisme bobo avec petites transgressions sans risque pour lecteurs de Télérama. De culture populaire au sens noble du terme, point : elle a disparue corps et âmes quand s'est creusé le fossé entre les deux autres "cultures" désormais dominantes dans leurs créneaux respectifs ; qui ont néanmoins en commun, malgré leurs grandes différences, de ne rien tant détester viscéralement que tout ce qui sort de leur champs respectifs...à toi les prolos incultes, à moi les classes moyennes éduquées, et les cochons sont bien gardés.
Alors débarquer en ayant la folle idée de faire un slasher Made In France, ouhla, rien que d'y penser est déjà une aventure en soi...
C'est pourquoi aussi il faut soutenir ce nouveau cinéma français mal élevé, qui balbutie encore, qui fait ce qu'il peut dans des conditions difficiles, qui est encore un peu trop sous la coupe de modèles pas encore dialectiquement dépassés, mais qui a le mérite non seulement d'exister, mais qui sera peut-être, qui sait ? la matrice assurant le renouvellement tant espéré et attendu d'une culture exsangue à force de conformismes. Le renouveau par ce qui est toujours méprisé comme soit trop perturbant, soit pas assez "intelligent" ? La revanche n'en serait que plus savoureuse...
15 commentaires:
"nombriliste", vaudeville pour trentenaires"...
Il faudrait quand même arrêter avec ce genre de cliché. "Welcome", c'est du vaudeville pour trentenaires bobos? et White material? Et "La question humaine" de Klotz? Ce qui me frappe, depuis quelques années, c'est un retour de la question sociale et politique dans le cinéma français. OK, on peut faire de très mauvais films avec de bonnes intentions, mais il se trouve aussi qu'on en a fait de bons.
Merci de ta défense de la culture Mad Movies.
Tu as pensé à te lier avec Yannick Dahan sur FB?
À bientôt, j'espère.
Bises
pas mal ce petit reportage :-)et excellent petit billet critique, merci.
j'ai aussi un problème avec le cinéma français, et reste probablement la seule à ne pas avoir vue "bienvenu chez les beurkkk"...tuez moi si un jour je regarde ça ou si je paye un cinéma pour ce genre de film.
j'avoue aimer les tensions dans les films asiatique notamment corééen...à voir le passionnant Sympathy for Mr. Vengeance, suivi par Lady vengeance ou le trés connu old boy...
comme ils disent dans ce reportage, j'aime triper devant un film qu'il soit suédois, indien, coréén, il me faut du neuf, de l'originale,du passionnant ou un cinéma qui ne se prend pas au sérieux...voilà pourquoi j'ai aimé vampire lesbian killer par exemple.
en france des jeunes réalisateurs talentueux et ambitieux on en a mais tout est dit dans ceci mon cher csp, pour innover il faudrait oser et l'argent n'ose pas.
"Il s'ensuit logiquement une spectaculaire régression culturelle aboutissant à un repli généralisé devant toute nouveauté : soit d'un côté on ne veut que des œuvres niveau plancher pour plaire au plus grand nombre y compris en contribuant à sa crétinisation ; soit de l'autre, on verse dans l'élitisme bobo avec petites transgressions sans risque pour lecteurs de Télérama"
@ valdo
pardon mais "welcome" aussi important soit le sujet soulevé n'est absolument pas à la hauteur de son sujet...bonne intention mais film inachevé.
@ Agnès : Ah, il faut bien, c'est tout u npan de mon éducation de tretenaire, MM...et Starfix aussi bien sûr, pour ceux qui s'en souviennent.
@ Valdo : Certes ; mais ces films ne sont pas "populaires" au sens lareg - ce qi est malheureux par ailleurs - et restent confinés à des circuits de distribution connus...de ceux qui s'intéressent à ces films.
La question du billet, c'est surtout : est-ce que oui à la fin bordel on peut faire un cinéma :
1) Distrayant
2) Intelligent
3) et FRANÇAIS...
Pas District 9 non plus, encore que, pourquoi pas tiens ? Mais l'enjeu, c'est créer une vraie culture populaire. Vaste chantier en somme...
Il y a qu'à voir un exemple qui fait mal pour voir que ce sont des conditions matérielles que dépendent la suite : la Corée du Sud ! (du Sud hein, j'ai dit du Sud !) Là-bas, les blockbusters sont indés, pétés de pognon bien utilisé, laissées entre les mains de jeunes enragés hyper-compétent. Plus gros succès de l'histoire là-bas ? The Host (sorte de Ken Loach avec un monstre fabriqué par Weta qui plus est), ayant détrôné JSA de Park Chan-Wook (son film le moins "de genre" certes, mais tout de même suivi des succès de sa trilogie sur la vengeance). Oh et ces deux réals militent à l'extrême-gauche. Plus gros budget ? Le Bon, la Brute et le Cinglé, pur western d'action ultra-jouissif (avec de vrais bout de géopolitique dedans !) Industrie active + Intérêt culturel du public = Bons films de genre transgressifs ! Sauf que pour en arriver là, il va aussi falloir que les cinéphiles et le public français MILITENT pour ce cinéma, au lieu de faire les fines bouches.
et Louise Michel, c'est pas un bon film d'horreur français, peut-être ?!!!
Ce qui m'énerve le + dans le ciné français :
- c'est qu'on y voit toujours les mêmes têtes dans les mêmes rôles
- il y a une sorte de certitude "d'élitisme populaire" chez ces gens-là qui se permettent dès lors d'emettre des opinions politiques qu'ils croient partagés par tous le monde
- c'est qu'on ne part plus d'un scénario avec sélection d'acteurs(trices) mais c'est l'inverse : les films sont des prétextes à faire tourner toujours les mêmes réalisateurs, les mêmes acteurs avec une légère tendance à s'accoupler entre-eux dans la vie
- les mêmes "acteurs" ne font qu'exposer leur image : quand Gad Elmaleh fait un film il est Gad Elmaleh ou trop proche de lui-même il ne cherche même pas à être son personnage
- les bouffons des émissions télé finissent comme par hasard dans des films : compter le nombre de chroniqueurs du Grand Journal qui ont fait un film (de merde) avec autopromo naturellement
haute tension
calvaire
Martyres.
C'est tout ce que j'ai à dire.
Meme les films d'horreur français sont nul a chier, y a qu'a voir "Martyrs" ou "Humains"...
Les personnages n'existent pas plus que dans les comédies pour trentenaires (d'ailleurs ce sont les memes acteurs dans les deux cas..)
Alex, 'tain, mais "Martyres" même moi j'ai eu du mal...j'aime bien quand ça dégouline, mais là, c'est du torture-porn complaisant avec une histoire que j'ai trouvée ratée. Perso, hein, évidemment. Mais n'empêche.
Faut reconnaître le talent de mise en scène de Laugier sur Martyrs, mais alors franchement faire un film aussi désagréable à subir pour... pourquoi en fait ? Non sérieusement c'est quoi ce truc ? Quitte à juste vouloir se taper une bonne tranche de gore made in france, je préfère pour le coup A l'Intérieur, ça pète moins plus haut que son cul.
bon ok c' est vrai qu' y' a beaucoup de merde dans le cinoche français - l' impression que ça d' ailleurs
mais tout n' est pas à chier.
prends un "long dimanche de fiançailles" ou "l' ennemi intime" par ex, c' est des bons.
" est-ce que oui à la fin bordel on peut faire un cinéma :
1) Distrayant
2) Intelligent
3) et FRANÇAIS..."
oui, un " Astérix et Cléopatre" .
on s' fend la gueule quand même
C'est pas grave de ne pas comprendre "Martyrs". Il reste à le revoir. Je dirais à la fois moins chiant et plus subtil que "Funny Games", autre film "à message" que j'avais aimé aussi.
A la sortie du cinéma, après "Martyrs", j'étais radieuse, pleine de vie.
Rien de porn là-dedans.
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