vendredi 16 avril 2010

Chimiquement pur

Un (ou une, je ne sais) gentil/le lecteur a attiré mon attention sur un de ses fascinants personnages qui semblent rassembler l'époque dans leur seule personne. Il est des gens qui sont comme une cristallisation de l'air du temps, qui sont en quelque sorte plus "purs" dans le sens d'un précipité chimique et notre société qui vénère l'argent fabrique à la chaîne cet agrégat : le libéral chimiquement pur. Celui qui est complètement débarrassé des scories sociales qui altéraient sa limpidité et qui se présente à nous dans une sorte de perfection à la fois simple et sincère. Ainsi, Guy Vallancien est une de ces entités qu'on peut définir comme "corps pur" du néolibéralisme décomplexé, et on va voir à quel point le personnage a quelque chose...comment dire...d'achevé. Oui, c'est ça : Guy Vallancien est une sorte d'aboutissement, en somme.

Outre ses fort nombreuses activités - que sa fiche Wikipédia détaille avec gourmandise sans rien en oublier -, Guy Vallancien est également l'auteur d'un rapport remis au gouvernement en 2008, intitulé : "Réflexions et propositions sur la gouvernance hospitalière et le poste de président du directoire", lisible ici. Ce qui claque, on l'admettra. Mais qui claque moins toutefois que la lecture dudit, puisqu'on avait pas lu plus vibrant plaidoyer pour la libéralisation de tout depuis le rapport Camdessus de 2004. Morceaux choisis avec gourmandise :

"Comment les hôpitaux publics cesseront ils de perdre des parts de marché (68% de la
chirurgie est effectuée en dehors des établissements publics), si ce n’est en rationalisant leur
production centrée sur le soin ?" (p. 9)

On voit tout de suite l'angle choisi par le langage adopté : foin de ces obsolètes notions de "services publics", on est dans le monde chatoyant de l'entreprise et du Marché Qui Rigole Pas, et un hôpital est un "producteur de soins" (comme une usine qui produit des chaussettes, par exemple) qui a besoin de davantage de "rationalité" (= privatisation) pour évite de perdre des "parts de marché" (même si on ignorait jusqu'alors que la chirurgie était assimilable aux fluctuations boursières, mais le monde néolibéral a parfois de ces raccourcis audacieux qui en deviennent une sorte de poésie).

Et bien évidemment, tout le reste du rapport est à l'avenant.

"Le partenariat public-privé avec les cliniques et l’hospitalisation à domicile (HAD) reste
trop timide"

"PPP" se comprenant toujours comme "début de privatisation rampante pour amener les choses en douceur" mais vous avez fait la traduction de vous mêmes.

"Quel hôpital pourrait il vivre aujourd’hui sans produire son propre chiffre d’affaire ? Le système public serait il isolé du monde, recevant des enveloppes financières ex nihilo ? L’argent serait il à ce point sale pour qu’il ne récompense pas les établissements efficients ? (p. 10)

Vous pensiez que la mission d'un service public était d'être placé hors les contraintes de rentabilité ? Mais c'est la Corée du Nord que vous voulez, mon ami.

"Dans CHU, il y a d’abord la lettre H qui ne saurait s’effacer sous le dictat du U de l’université.
Il faut des structures hospitalo-universitaires qui développent et testent les inventions
d’aujourd’hui, progrès de demain mais cette spécificité de l’enseignement et de la recherche ne
doit pas remettre en cause l’unité du management de l’hôpital".

Des gauchistes irresponsables ne veulent rien qu'à bousiller ce joli modèle entrepreneurial qui fait chaque jour un peu plus les preuves de son efficacité. Les bâtards.

"Un établissement de soins est bien une entreprise de services (...) Par le mot « entreprise » il faut entendre l’existence d’une communauté humaine dévolue à une production donnée, qui la différencie de la simple « société » parfois virtuelle dont le but peut être purement financier. L’entreprise doit vivre avec ses ressources propres et si son chiffre d’affaire annuel permet de dégager un bénéfice, elle doit le réinvestir dans l’amélioration de ses prestations et dans une participation aux résultats de ses personnels et de ses éventuels actionnaires".

Qu'on se rassure : on ne va pas "que" penser au pognon dans le nouvel hôpital qui hante les rêves de Guy Vallencien : on va aussi penser aux gens à soigner de temps en temps. Ils ont les moyens de payer, au fait ?

"Nous devons (...) forger de vraies instances managériales reposant sur l’esprit de décision et de courage dans l’action, instances qui ne puissent être dévoyées au profit d’une corporation ou d’une autre".

Foutre les syndicats en dehors des instances décisionnelles pour pouvoir mieux s'ébrouer entre gens responsables ; la démocratie interne ? Ah non, rien à foutre, pourquoi ?

"Le statut de fonctionnaire à vie des personnels administratifs, médicaux et autres parfois
intouchables qui obère la dynamique de production. Gouverner sans pouvoir embaucher ou
débaucher en fonction des besoins de l’établissement de soins revient à administrer sans risque une structure qui attendra toujours d’être sauvée par les deniers publics dans une politique de rebasage injuste pour ceux qui font les efforts d’évoluer et émolliente pour ceux qui vivent de l’aumône étatique"

Hôpital = entreprise. Personnel = variable d'ajustement. Statut = empêche de foutre la pression sur les salariés pour qu'ils s'écrasent. Au moins, Guy Vallancien est d'une cohérence rare.

"En utilisant les mots de la gouvernance d’entreprise, l’hôpital veut jouer les modernes, sans
aller au bout de la logique d’un management vrai basé sur une autorité incontestée qui en retour reconnaisse celles et ceux qui se donnent à la cause publique"

Il est à noter qu'à aucun moment l'auteur ne définit précisément quelle poura bien être cette "autorité incontestée". Mais des esprits aussi éclairés que Guy Vallancien se suffisent à eux-même, sans doute.

Vous pouvez lire la totalité de la chose si vous vous en sentez la force, les pépites du genre citées ici y sont innombrables ; mon passage préféré étant celui où après avoir chanté les louange de la privatisation, il réclame que les collectivités locales mettent la main à la poche : en bon libéral conséquent, il sait donc parfaitement que la privatisation, ça marche mais à condition que les fonds publics crachent au bassinet. Ces gens sont extraordinaires...

Ce qui frappe surtout, c'est la fascination de l'auteur pour le "management". Il en parle tout le temps comme l'acmé parfaite qui va tout résoudre, et quand on voit ce qui se passe à France Télécom entre tellement d'autres, on comprend qu'il faut une singulière capacité à nier la réalité pour se faire le chantre de méthodes aussi stérilisantes.

Mais c'est vrai que c'est un néolibéral, et ces gens ont un problème avec la réalité. Jusqu'à exiger dans leurs lubies la conversion du système de santé vers une libéralisation dont plus personne dans le monde ne veut après avoir vu les dégâts qu'il occasionnait.

Alors peut-être qu'il y a trente ans, le rapport de Guy Vallancien aurait pu se faire passer pour une somme de propositions d'une foudroyante originalité ; sauf que désormais, on sait ce qu'il en est du libéralisme.

Et on sait que non seulement ça ne marche pas, mais que c'est tout de même une satanée saloperie.


21 commentaires:

Dreamer a dit…

Dans le style libéral caricatural qui s'assume sans se rendre compte de son ridicule, tu as Guy Millière, aussi, qui en tient une sacrée couche.

Il était dans un des derniers "ce soir ou jamais" dont le thème était "Quelles valeurs défend la droite au pouvoir"

Galactus09 a dit…

Et tu noteras une formation et une carrière qui se déroule entièrement au sein du service public. Papa aussi fait partie de la maison

Comme beaucoup de nos ayatollah du marché Mr GV bénéficie des largesses de l'état depuis qu'il souille ses couches.

Je lui suggère de sortir de son bureau et d'aller bosser dans un labo d'analyse au sein de son établissement de tutelle et ensuite un ptit stage chez McDO. Il y verra la place accordé à l'esprit d'initiative

comité-de-salut-public a dit…

Guy Millière a déjà eu à manger dans un billet précédent. Et bien évidemment, ce grand pourfendeur de la fonction publique est...fonctionnaire, prof dans une université parisienne.

Il faudrait convoquer ces gens un à un pour leur demander calmement mais fermement de faire un choix : soit ils veulent rester dans ce public qui les fait vivre ; soit ils s'en vont pour tenter l'expérience chatoyante du privé et de ses "risques". On pourrait les filmer en train d'essayer de "monter leur boîte" et de se casser la gueule en pleurant parce que ça marche pas...oui, ça pourrait être distrayant.

ElectricEye a dit…

"On pourrait les filmer en train d'essayer de "monter leur boîte" et de se casser la gueule en pleurant parce que ça marche pas...oui, ça pourrait être distrayant."

Mais si ça va marcher pour eux, ils demanderont des subventions bien grasses qui leur seront évidemment attribuées par leurs relations dans le milieu public. Après tout l'Etat récompense les plus valeureux (et zélés) fonctionnaires.

Léo a dit…

Sur l'hôpital, ma femme étant dans le milieu (radiologie) et ayant touché autant aux hôpitaux publics qu'aux cabinets privés, j'en entends de belles : le privé, par soucis de "rentabilité", multiplie les examens pas forcément utiles mais juteux financièrement. Quelque chose qui n'existe pas dans le public, fort heureusement. La raison voudrait qu'on fasse le moins possible de radios, parce qu'on irradie des patients, quand même, mais l'appel de l'argent n'est pas compatible avec la raison. D'où le choix de ma douce, au final, de travailler dans le public, et de gagner beaucoup moins. Ça s'appelle la déontologie.

Chez nos amis américains, on peut même, en étant en parfaite santé, se payer un checkup complet dans une de ces grosses machines qui balance des radiations. Ou comment, par peur du cancer pour les patients ("clients" plutôt, dans ce cas là), et par appât du gain pour les professionnels, on en vient à augmenter significativement les risques.

grisnoir a dit…

le pr Vallancien est aussi chef de service à l'institut mutualiste Montsouris, hopital privé "à but non lucratif".
http://www.imm.fr/specialites/urologie/lequipe/
j'aimerai savoir ce que recouvre cette notion de "but non lucratif", en opposition avec son discours, il me semble.

comité-de-salut-public a dit…

@ grisnoir : oui, moi aussi , je ne comprends pas ce que ça recouvre. Ensuite, j'ai quand même comme un doute quant au côté philanthrope désintéressé de la chose...

grisnoir a dit…

http://www.hopital.fr/Hopital/L-Hopital-comment-ca-marche/L-hopital-au-sein-de-l-organisation-generale-de-la-sante/Les-etablissements-de-sante-prives/Les-etablissements-de-sante-prives-a-but-non-lucratif

extrait:les bénéfices dégagés sont intégralement réinvestis dans l’innovation et le développement de nouveaux services au bénéfice des patients.(donc pas d'actionnaires?)

bon je suppose que les médecins ne sont pas payés au smic, mais ton pur libéral me parait nager dans un systeme hybride (mutualisme, pas de dépassement d'honoraires, liaison avec le public...)

grisnoir a dit…

non à la philanthropie
oui à l'emphilanthropie

Anonyme a dit…

Leo
"Sur l'hôpital, ma femme étant dans le milieu (radiologie) et ayant touché autant aux hôpitaux publics qu'aux cabinets privés, j'en entends de belles : le privé, par soucis de "rentabilité", multiplie les examens pas forcément utiles mais juteux financièrement. Quelque chose qui n'existe pas dans le public, fort heureusement. La raison voudrait qu'on fasse le moins possible de radios, parce qu'on irradie des patients, quand même, mais l'appel de l'argent n'est pas compatible avec la raison. D'où le choix de ma douce, au final, de travailler dans le public, et de gagner beaucoup moins. Ça s'appelle la déontologie.

Oui, sauf que dans le public il y a....de plus en plus de vacations privées c'est dire combien une certaine partie du corps médical se cachant derrière le prestige médical ne sont que de vulgaires Dr Knock. Alors d'ici que la coterie médicale très intéressée par la cotation applique le "principe de justification" des examens RX prévu par le CSP (code de la santé publique). Avec la bénédiction des pouvoirs publics naturellement qui ne trouveront rien d'autre à dire que le système de santé est trop généreux avec les patients. Que des médecins roulent en BM et offrent des fourrures à leur(s) greluches(s) scalpelisées et botoxées (il faut bien en faire profiter les chirs aussi non) ne choque décidement pas les pouvoirs publics.

birahima2 a dit…

Guy Vallancien
ce qu'il a à son palmarès ce chirurgien, c'est l'opération de François Mitterand.
Mitterand aimait les atlas, lui aime manifestement la cartographie sanitaire.

conclusion :
heureusement que les cheminots font pas grève que pour les beaux yeux des syndicats.

romain blachier a dit…

féroce!

VLG a dit…

Des fois je pense que le goulag est une peine trop douce.

Alex a dit…

Il doit y avoir une terrible malédiction qui frappe tous les Guy

Anonyme a dit…

Bin, merde, mais tu sais que tu as raison Alex?

Guy sorman…

Ouai, encore un, bien gratiné aussi.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Guy_Sorman

Léo a dit…

"Oui, sauf que dans le public il y a....de plus en plus de vacations privées c'est dire combien une certaine partie du corps médical se cachant derrière le prestige médical ne sont que de vulgaires Dr Knock."

Exact, mais c'est un autre problème, et ça ne touche que les médecins, chirurgiens, spécialistes... pas le personnel soignant.

birahima2 a dit…

c'est Olses qui a mentionné Guy Vallancien dans les commentaires du billet précèdent

c'est quoi son alibi à celui-là aujourd'hui ?
où il est passé ?
pas là ?

c'est donc forcément un restaurateur pro-agrexco de Sète qui vend ses salades pourris injectés de Botox
à 7 euros 50 et qui tente de détourner les yeux de l'opinion publique sur les médecins maudits.

quant au lien pourri de l'anonyme de 19 h 06 , il s'agit d'un envoyé spécial de Sorman le magnifique et des turcs ottomans.

y'en a d'autres qui ont envie de rigoler et à qui faut que j'arrange leur gueule de pépyniste ?

alliage a dit…

Elisabeth Lévy - rien à voir ou presque - est bien connue de CSP. Je me disais ouiii booon rooooh elle est pas méchante kômêême...

'Fin j'trouvais que si CSP avait pas tort sur Lévy il y allait un peu fort quand même, je l'aimais bien au fond.

Et puis j'ai été sur Causeur.

J'ai vu son article sur deux émissions passées en même temps et qu'elle a pu voir à la suite sans doute, dont une - à vomir évidemment - du héros Roselmack.

Et bien elle conspue cette dernière émission, comme moi tiens. Mais dans l'autre sens.

Moi, je trouve CSP trop tendre avec Elisabeth Lévy.

PS : Y a Zemmour qui a fait son (logique) aggiornamento frontiste (quel courage), à voir via Fsetouche.

Autre PS : Bonjour Jérôme !

Anonyme a dit…

Parce que c'est toujours bien a rappeler et a faire découvrir a certains.

http://openvideo.dailymotion.com/video/x8so0t_patronat-extreme-droite-pro-nazi-et_news

Ca recoupe ce que dit et a découvert dans les archives annie lacroix-riz.


Ps: sinon birahima fume toujours autant de crak a priori.

olses a dit…

merci CSP(c'est un) de prendre compte de mon com sur ce personnage.

A noter le titre de l'ouvrage


la sante n'est pas un droit


dans le meme style un economiste specialiste de la sante qui passe chez calvi:claude le pen

olses a dit…

d'ailleurs l'emission de calvi est un sacre reservoir de liberaux