"- Comment expliquez-vous que la nation la plus puissante de l'histoire, la mieux armée et en principe. la mieux renseignée, n'ait pas réussi à obtenir de véritables succès militaires sur le terrain ?
- Elle a eu des succès, mais limités. Les (combattants) sont des guérilleros depuis vingt ans, c'est-à-dire qu'ils ont acquis des habitudes extraordinairement réflexes dans ce domaine.(...) au cours des combats, les combattants (...) maintiennent une résistance pendant un certain temps, et puis, après, ils disparaissent !
- Mais les Américains le savent, maintenant, cela !
- Bien sûr qu'ils le savent, mais pour combattre ce genre de chose, ce n'est pas commode.
(...) - Ce qu'on ne comprend toujours pas, c'est pourquoi les Américains, disposant des services de renseignements qu'ils se flattent d'avoir, ne s'adaptent pas au fur et à mesure à l'amélioration et à l'accroissement du matériel adverse.
- Je crois surtout que la différence provient de ce que l'armée américaine est bâtie sur le modèle de ce que j'appellerai une entreprise de production de feu. C'est une énorme pompe qui fabrique du feu comme une salamandre : aviation, artillerie, etc. Ils restent sur la base des théories qui régnaient en France, d'ailleurs, en 1917 sous l'influence de Pétain : le feu conquiert, l'infanterie occupe. Ils n'ont pas, si vous voulez, l'infanterie manoeuvrière correspondant à une action autonome du combattant. Pour eux, le combat c'est d'abord du feu et puis après on va voir; s'il y a quelque chose qui résiste encore, on redemande du feu et puis on retourne y voir.
De l'autre côté, au contraire, c'est une infanterie infiniment manoeuvrière et c'est cela qui fait le décalage entre les deux. Maintenant que les autres ont du feu - pas autant, mais quand même - on se rend compte que l'armée américaine n'est pas assez manoeuvrière, qu'elle est infiniment lourde.
- Comment expliquez-vous qu'une armée qui dispose de spécialistes, (...), de machines électroniques, n'arrive pas à rédiger des fiches à mettre dans ses machines ?
- Je crois que c'est justement là qu'est l'explication.
D'abord, les Américains, depuis le début - je pense à l'OTAN. - manipulent le renseignement beaucoup trop en vue des buts politiques qu'ils poursuivent; si, à un moment donné, ils veulent démontrer que le Guatemala menace, ils sortiront des renseignements terribles sur le Guatemala. Cela, c'est un aspect.
L'autre aspect, c'est, je crois, qu'ils s'intoxiquent eux-mêmes par le maniement des chiffres.(...) Alors, faute de qualifier les chiffres dont ils se servent, faute d'introduire dans leurs machines des éléments non pondérables, ils vivent sur des statistiques qui sont absolument trompeuses et qui les intoxiquent eux-mêmes.(...).
Je crois qu'il y a le plus souvent une part d'auto-intoxication et de mauvais maniement d'un problème complexe avec des chiffres beaucoup trop brutaux.
- Comment réagissent-ils avec les experts comme vous, dans leurs conversations ? Sont-ils agacés ? Ecoutent-ils ? Prétendent-ils que la leçon n'est pas valable ?
- Autrefois, ils réagissaient souvent ainsi. J'ai trouvé, cette fois-ci, des gens infiniment plus ouverts, je dirai même très ouverts. Mais il y a aussi le conformisme qui fait que chacun adhère à la thèse officielle. Je crois que le conformisme américain est une chose que nous imaginons mal. C'est un pays libre et, dans le même temps, c'est un pays conformiste.
- Est-ce que vous avez eu l'impression que malgré les exposés que leur font les spécialistes (...), les officiers se rendaient compte vraiment de la nature de la guerre et de la situation ?
- Les officiers qui sont sur le tas, il faudrait quand même qu'ils soient très aveugles pour ne pas comprendre que leur situation n'est pas commode. Mais, au fur et à mesure qu'on s'élève, il y a une espèce d'optimisme officiel, renforcé par le conformisme !
- Si vous aviez à résumer la situation des forces américaines (...), que diriez-vous ?
- Elle est très délicate !...
- C'est un euphémisme ! Jusqu'à quel point ?
- Je crois que la vérité, c'est qu'ils ont perdu l'initiative et qu'ils n'ont pas pour le moment les moyens de la reprendre, car pour ce faire, il faudrait qu'ils reconstituent des réserves et ils ne peuvent le faire que par des évacuations. Or, nulle part ils n'ont pris de décision d'évacuation, voulant maintenir l'occupation qu'ils ont réalisée. Ils sont donc obligés, pour reconstituer les réserves, d'attendre les renforts et, tant qu'ils ne les auront pas, ils seront dans une situation, je le répète, très délicate.
(...)
- Et les Américains ? Que peuvent-ils faire ?
- A leur place, je regrouperais mes moyens. Je n'ai pas d'opinion très ferme sur ce que je conserverais ou la perdrais, mais je sais, par exemple, que je lâcherais tous les hauts plateaux moi qui n'ont aucun intérêt politique, ni aucun intérêt militaire.
Je crois que la décision qu'ils ont prise de ne rien évacuer est une faiblesse. Maintenant, je sais bien que cela pouvait leur poser des problèmes à cause des tonnages énormes à abandonner, etc.
(...) - Ce qui semble avoir été prouvé une nouvelle fois, (...) c'est l'inefficacité presque totale du bombardement aérien comme arme stratégique, ce qui était déjà apparu clairement pendant la Seconde Guerre mondiale.
-L'action aérienne a comme inconvénient qu'elle ne peut pas être nuancée; vous pouvez, à la rigueur, occuper un pays et être, comme les Allemands en 1940, très «corrects», vous n'êtes pas obligés de faire des brutalités pour contrôler le pays, tandis qu'avec l'aviation, ou bien, vous cassez tout, ou bien vous ne faites rien. Vraiment cela manque de nuances. Si vous cassez tout, vous êtes une brute, et si vous ne faites rien, les gens se rassurent."
Interview du Général André Beaufre.
Paru dans Le nouvel Observateur, semaine du Jeudi 17 avril 1968
- Elle a eu des succès, mais limités. Les (combattants) sont des guérilleros depuis vingt ans, c'est-à-dire qu'ils ont acquis des habitudes extraordinairement réflexes dans ce domaine.(...) au cours des combats, les combattants (...) maintiennent une résistance pendant un certain temps, et puis, après, ils disparaissent !
- Mais les Américains le savent, maintenant, cela !
- Bien sûr qu'ils le savent, mais pour combattre ce genre de chose, ce n'est pas commode.
(...) - Ce qu'on ne comprend toujours pas, c'est pourquoi les Américains, disposant des services de renseignements qu'ils se flattent d'avoir, ne s'adaptent pas au fur et à mesure à l'amélioration et à l'accroissement du matériel adverse.
- Je crois surtout que la différence provient de ce que l'armée américaine est bâtie sur le modèle de ce que j'appellerai une entreprise de production de feu. C'est une énorme pompe qui fabrique du feu comme une salamandre : aviation, artillerie, etc. Ils restent sur la base des théories qui régnaient en France, d'ailleurs, en 1917 sous l'influence de Pétain : le feu conquiert, l'infanterie occupe. Ils n'ont pas, si vous voulez, l'infanterie manoeuvrière correspondant à une action autonome du combattant. Pour eux, le combat c'est d'abord du feu et puis après on va voir; s'il y a quelque chose qui résiste encore, on redemande du feu et puis on retourne y voir.
De l'autre côté, au contraire, c'est une infanterie infiniment manoeuvrière et c'est cela qui fait le décalage entre les deux. Maintenant que les autres ont du feu - pas autant, mais quand même - on se rend compte que l'armée américaine n'est pas assez manoeuvrière, qu'elle est infiniment lourde.
- Comment expliquez-vous qu'une armée qui dispose de spécialistes, (...), de machines électroniques, n'arrive pas à rédiger des fiches à mettre dans ses machines ?
- Je crois que c'est justement là qu'est l'explication.
D'abord, les Américains, depuis le début - je pense à l'OTAN. - manipulent le renseignement beaucoup trop en vue des buts politiques qu'ils poursuivent; si, à un moment donné, ils veulent démontrer que le Guatemala menace, ils sortiront des renseignements terribles sur le Guatemala. Cela, c'est un aspect.
L'autre aspect, c'est, je crois, qu'ils s'intoxiquent eux-mêmes par le maniement des chiffres.(...) Alors, faute de qualifier les chiffres dont ils se servent, faute d'introduire dans leurs machines des éléments non pondérables, ils vivent sur des statistiques qui sont absolument trompeuses et qui les intoxiquent eux-mêmes.(...).
Je crois qu'il y a le plus souvent une part d'auto-intoxication et de mauvais maniement d'un problème complexe avec des chiffres beaucoup trop brutaux.
- Comment réagissent-ils avec les experts comme vous, dans leurs conversations ? Sont-ils agacés ? Ecoutent-ils ? Prétendent-ils que la leçon n'est pas valable ?
- Autrefois, ils réagissaient souvent ainsi. J'ai trouvé, cette fois-ci, des gens infiniment plus ouverts, je dirai même très ouverts. Mais il y a aussi le conformisme qui fait que chacun adhère à la thèse officielle. Je crois que le conformisme américain est une chose que nous imaginons mal. C'est un pays libre et, dans le même temps, c'est un pays conformiste.
- Est-ce que vous avez eu l'impression que malgré les exposés que leur font les spécialistes (...), les officiers se rendaient compte vraiment de la nature de la guerre et de la situation ?
- Les officiers qui sont sur le tas, il faudrait quand même qu'ils soient très aveugles pour ne pas comprendre que leur situation n'est pas commode. Mais, au fur et à mesure qu'on s'élève, il y a une espèce d'optimisme officiel, renforcé par le conformisme !
- Si vous aviez à résumer la situation des forces américaines (...), que diriez-vous ?
- Elle est très délicate !...
- C'est un euphémisme ! Jusqu'à quel point ?
- Je crois que la vérité, c'est qu'ils ont perdu l'initiative et qu'ils n'ont pas pour le moment les moyens de la reprendre, car pour ce faire, il faudrait qu'ils reconstituent des réserves et ils ne peuvent le faire que par des évacuations. Or, nulle part ils n'ont pris de décision d'évacuation, voulant maintenir l'occupation qu'ils ont réalisée. Ils sont donc obligés, pour reconstituer les réserves, d'attendre les renforts et, tant qu'ils ne les auront pas, ils seront dans une situation, je le répète, très délicate.
(...)
- Et les Américains ? Que peuvent-ils faire ?
- A leur place, je regrouperais mes moyens. Je n'ai pas d'opinion très ferme sur ce que je conserverais ou la perdrais, mais je sais, par exemple, que je lâcherais tous les hauts plateaux moi qui n'ont aucun intérêt politique, ni aucun intérêt militaire.
Je crois que la décision qu'ils ont prise de ne rien évacuer est une faiblesse. Maintenant, je sais bien que cela pouvait leur poser des problèmes à cause des tonnages énormes à abandonner, etc.
(...) - Ce qui semble avoir été prouvé une nouvelle fois, (...) c'est l'inefficacité presque totale du bombardement aérien comme arme stratégique, ce qui était déjà apparu clairement pendant la Seconde Guerre mondiale.
-L'action aérienne a comme inconvénient qu'elle ne peut pas être nuancée; vous pouvez, à la rigueur, occuper un pays et être, comme les Allemands en 1940, très «corrects», vous n'êtes pas obligés de faire des brutalités pour contrôler le pays, tandis qu'avec l'aviation, ou bien, vous cassez tout, ou bien vous ne faites rien. Vraiment cela manque de nuances. Si vous cassez tout, vous êtes une brute, et si vous ne faites rien, les gens se rassurent."
Interview du Général André Beaufre.
Paru dans Le nouvel Observateur, semaine du Jeudi 17 avril 1968
6 commentaires:
pour SE nourrir, c'est encore mieux de lire cet article en entier.
"C'est une énorme pompe qui fabrique du feu"
Les feux de l'amour? Hiroshima s'en souvient encore.
Hum.
Sinon zemmour fait toujours plus fort décidément, et ca m'étonne que personne ne l'ait attaquer la dessus plus que le reste.
En même temps ca tombe bien yavait un doc sur petain sur france2 redif hier et passé ya quelques jours.
http://www.politis.fr/Une-Declaration-D-Eric-Zemmour%2C10035.html
Mais putain on dirait que l'extrême droite se sent vraiment poussé des ailes d'un coup…
Non mais tu le crois ca?
http://www.publicsenat.fr/lcp/politique/regionales-elus-pg-participeront-pas-aux-executifs-regionaux-7631
Dans le genre choisi ton camp, ne plus voter pour ces ordures, on vous l'avez bien dit toussa toussa
http://www.lemonde.fr/politique/article/2010/03/28/hollande-il-faut-sans-doute-allonger-la-duree-des-cotisations_1325458_823448.html
Bon rien a voir, mais je pense que ça va te donner envie d'écrire sur ce magnifique parc d'attraction:
"Le travail des enfants, c'est amusant! Du Japon jusqu'au Portugal Kidzania proposent de faire travailler les enfants, de leur donner un salaire et qu'ils le dépensent dans le parc d'attraction. Car c'est un parc d'attraction!"
http://www.nicobuzz.com/insolite/kidzania-la-vraie-vie-pour-les-enfants-3038.html
Ce n'est pas un coup des Yes Men.
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