Zone grise
Un des points de départ de cette zone grise est peut-être la porosité idéologique entre la droite "respectable" et l'extrême-droite qui s'est installée ces dernières années: il n'existe plus à proprement parler de séparation nette entre les deux courants, de frontière tranchée, mais est apparu depuis quelques années un espace, un continuum flou qui brouille les lignes et rend les clivages vaporeux...
Entendons-nous bien : il n'y a pas "fusion" des deux entités, les marqueurs idéologiques qui les séparent sont encore présents et le resteront sans doute ; on est dans des territoires différents et circonscrits et on est pas en train de parler d'un "bloc" politique en formation ; mais toujours est-il que les frontières qui séparaient les territoires sont devenues poreuses, ce qui autorise les transvasements d'un côté comme de l'autre : le FN tente de se repeindre dans des couleurs "républicaines" et se débarrasse des éléments les plus encombrants, l'UMP durcit son discours sur l'immigration et l'assistanat. Et sans l'existence de ce continuum, de cet espace de transition, pas d'élection de Sarkozy.
À ceux qui seraient tentés de faire le parallèle avec le camp d'en face, on ne peut que leur répondre que leur grille de lecture serait singulièrement pauvre et inepte : fantasmer des liens idéologiques entre la gauche social-démocrate et la gauche radicale a peut-être été une réalité politique il y'a des années de cela ; mais la rupture, voulue par les deux parties, est désormais consommée, et il n'y guère qu'un Mélenchon pour croire encore possible une réconciliation par le biais d'un réformisme "radical". Il s'y cassera les dents, par ailleurs, puisque le réformisme est mort et enterré, mais c'est un autre débat.
Mais on aurait tort de limiter l'extension de cette zone grise du seul côté de la droite : tout s'est passé comme si les idées du FN avait eu un effet de contamination et jusqu'en direction d'une certaine gauche, il n'est que de se souvenir d'un Laurent Fabius proférant sans honte que le "FN pose de bonnes questions" dès 1984. Au final, nous avons donc : la droite "pique" des idées à son extrême en les édulcorant un peu ; la "gauche" (celle qui trahit) court après la droite en tentant de lui faire pièce sur l'insécurité et les "réformes nécessaires" ; à la fin, c'est tout le champ politique qui se retrouve infecté, à des degrés divers certes, mais néanmoins, le mal est dans la place.
La zone grise de la vie politique et intellectuelle française, c'est cet espace qui permet de reprendre les idées de Le Pen en ayant pas de mots assez dur contre lui. C'est cet espace de discours qui permet à des responsables politiques et des éditorialistes de débonder un racisme caché et honteux sous couvert de laïcité et de Valeurs Républicaines. C'est là dedans que se meuvent des Ivan Rioufol - cas le plus emblématique, puisque ayant exactement les mêmes idées que le FN tout en passant son temps à s'en défendre vertueusement -, des Eric Zemmour, et bien évidemment des Nicolas Sarkozy et sa clique qui font leur beurre de la désignation d'un nouvel ennemi intérieur pour masquer les vrais problèmes de l'heure.
Mais cette zone grise va bien au-delà des cercles droitiers et s'étend bien plus loin que son point de départ : Elisabeth Badinter, Elisabeth Lévy, Phillipe Cohen, Alain Finkielkraut, Caroline Fourest, Philippe Val, et d'autres, tant d'autres qui jurent la main sur le coeur que eux, jamais au grand jamais il ne tremperont le moindre orteil dans le vilain lepénisme et combattront l'hydre borgne de toute la force de leurs petits bras...
Et en fustigeant juste après l'immigration incontrôlée et le danger de l'islamogauchisme qui nous envahit de partout, ma bonne dame.
"Je ne suis pas raciste. Mais...".
Cette zone grise n'a pas de contours nets, ce n'est pas une force politique en tant que telle, c'est un climat idéologique qui légitime et encourage l'injustifiable.
Et grâce aux gens qui se meuvent là-dedans, on a un gros problème de racisme de masse sur les bras.


