"Au bout de chaque fourchette"
Non, ce qui m'a rendu perplexe dans le billet, c'est que son interlocuteur soit capable de dire, je cite :
"je le sais, je ne pourrais jamais sombrer dans la barbarie".
Vraiment ?
Je veux dire : vraiment ?...
Parce que pour ma part, peut-être suis-je plus pessimiste sur la "nature" humaine, ou plus lucide vis-à-vis de moi-même, mais pas une seule seconde je ne doute de me métamorphoser en chien enragé si les circonstances m'y poussent...
Ça pourrait s'appeler le moment du Festin nu. Ce moment qui est défini par Burroughs comme "cet instant pétrifié et glacé où chacun peut voir ce qui est piqué au bout de chaque fourchette".
Et il se trouve que je sais très exactement ce qu'il y a au bout de ma fourchette.
J'aime beaucoup A. C'est une amie très proche, ma meilleure, sans aucun doute. Elle était sortie avec ce garçon, pas vraiment méchant mais franchement instable, et au bout d'une relation tumultueuse, avait enfin fini par jeter l'éponge, devant l'impossibilité de donner quelque chose à quelqu'un qui n'en voulait pas.
Ce qu'il a très mal pris.
Menaces, coups de fils à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, harcèlement, agressivité pleurnicharde promettant une vengeance sanglante, la grande classe. Commissariat, dépôt de plainte, convocation, re-harcèlement, re-menaces, bref : mon amie était proprement terrorisée.
Je n'aime pas quand elle est comme ça.
Ça me fait mal.
Ça fait hurler quelque chose en moi.
Le quelque chose qu'on a tous au fond de soi et qu'on préfère soigneusement éviter de fréquenter.
Et un soir, je suis tombé sur lui par hasard dans un bar.
Il a fallu qu'ils s'y mettent à quatre, dont deux piliers de rugby, pour m'empêcher de lui détruire la gueule.
L'épisode est authentique, je peux fournir des témoins. C'était il y a quoi ? Un an ? Et je suis certain que toutes les personnes dans le bar se souviennent encore de cet épisode...
Je n'ai pas "pété les plombs".
Je n'ai pas même été surpris par ce qui s'est passé.
Je sais ce qu'il y a piqué au bout de ma fourchette.
Et la seule chose que je regrette de cet épisode, c'est qu'il se soient trouvé des gens suffisamment vigoureux pour m'empêche de terminer cette ordure.
Alors vous êtes à l'évidence choqués, n'est-ce pas, par autant de brutalité assumée. Vous vous dites que jamais, au grand jamais, vous ne pourriez vous comporter de cette façon. Puisque c'est vrai, vous êtes tellement civilisés. Vous avez lu tellement de livres, vous avez une telle horreur de la violence, vous êtes des gens tellement pacifiques...
Comme moi.
Ah. Ah. Ah.
Soyons sérieux, voulez-vous ?
Il suffira que le contexte se mette à appuyer sur les bons boutons pour que vous aussi vous métamorphosiez en chose hurlante aux yeux injectés de sang.
La "culture" ? "l'éducation" ? La civilisation, la politesse, le respect de l'autre ?
Mon cul.
Il faut juste appuyer sur les bons boutons au bon moment, et vous aussi, vous découvrirez horrifiés ce qu'il y a piqué au bout de votre propre fourchette...
Et c'est important de le savoir. C'est même très important, puisque le sachant, on est déjà débarrassés d'un bon paquet d'illusions sur soi-même et les autres, ce qui est un progrès humain qui va beaucoup vous enrichir, au prix certes douloureux de l'abandon de la charmante idée que vous vous faisiez de vous-mêmes. D'une. Et d'autre part, on peut du coup prendre du recul en étant conscient de ce qu'on est capable de faire. Donc essayer de le dominer. Essayer. Limiter les dégâts, quoi. Parce que si vous n'êtes pas conscient de ce qui vit d'ombre en vous, quand celle-ci surgit par surprise, elle peut vous emmener très très, mais alors très loin...
Cela étant dit, rassurez-vous : on peut très bien être parfaitement conscient de ce qu'il en est, et l'assumer. Regardez-moi : dans d'autres circonstances historiques, dans des contextes différents, je ne doute pas une seule seconde de pouvoir devenir un personnage parfaitement effrayant.
Dans le moment de paix civile et de consensus "démocratique" que nous connaissons, je me contente d'être un blogueur pittoresque.


